L’archipel du chien de Philippe Claudel

Edité en 2018. France

Philippe Claudel

« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire. Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans brise aucune.
L’air semblait s’être solidifié autour de l’île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait ça et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides.
Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits. On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur. Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée, ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Sur cette île volcanique perdue au milieu de la Méditerranée, la vie va basculer pour tous. Cette vie jusque-là si paisible au pied du Brau, le volcan qui se met en colère de temps en temps mais avec lequel ils ont depuis des siècles appris à cohabiter. Trois cadavres de jeunes hommes noirs s’échouent sur une plage. Le maire réunit tous ceux qui sont là. Les dignes représentants de la petite société insulaire. La vieille institutrice en retraite, le curé, le jeune instituteur, un pêcheur et le médecin. On prend la meilleure décision. « C ‘est une erreur » décrète-t-il. Alors pour lui, pour eux tous, une seule solution s’impose. Faire disparaitre les corps dans les entrailles du volcan. On va les oublier et la vie reprendra comme avant. Les pêcheurs continueront de sortir en mer. La plage sera de nouveau un lieu de plaisir et de volupté.

Mais un jour, un inconnu débarque sur l’île. Un homme inquiétant au comportement cruel et brutal qui les tient tous sous son emprise. Un émissaire de la Mafia ou le diable en personne ? Il se fait d’abord passer pour un commissaire de police chargé d’enquêter sur la disparition de trois hommes noirs dont on aurait repéré les corps sur la plage de l’île. Il lâche au maire une information capitale. Ces cadavres ont été livrés par la mer après qu’un insulaire les ait jetés par dessus bord alors qu’il les emmenait vers le continent dans leur longue fuite loin de la misère de leur pays. Le responsable de ces noyades est un des leurs, un modeste pêcheur sans scrupule prêt à tuer pour s’enrichir. Chacun d’eux ne trouvera le repos de son âme qu’après avoir expié ses fautes.

« La plupart des hommes ne soupçonnent pas chez eux la part sombre que pourtant tous possèdent. Ce sont souvent les circonstances qui la révèlent, guerres, famines, catastrophes, révolutions, génocides. Alors quand ils la contemplent pour la première fois, dans le secret de leur conscience, ils en sont horrifiés et ils frissonnent. »

Philippe Claudel nous livre ici une magnifique histoire qui met en scène les turpitudes de l’Homme et les noirceurs de son âme. Le maire et ses congénères réussiront-ils à survivre à cette épreuve ?