Une tête de nuage de Erri De Luca

Edité en 2018. Italie

Erri De Luca

La faccia delle nuvole

Une femme, Miriàm. Un homme, Iosèf. Un jeune couple d’amoureux. Ils se sont rencontrés en Galilée, au nord d’Israël, et vont se marier à Nazareth. Quand Miriàm annonce à son fiancé qu’elle attend un enfant dont il n’est pas le père, Iosèf ne la dénonce pas aux autorités, comme la loi le prescrit. Il croit en sa parole. Il croit qu’elle est enceinte d’une annonce, il croit à une vérité invraisemblable. « C’est l’hiver en Galilée, mais entre eux deux, c’est le solstice d’été, le jour de la lumière la plus longue ».
Avec Une tête de nuage, Erri De Luca poursuit sa relecture de la Nativité, abordée précédemment dans Au nom de la mère. Structuré en trois actes, le texte assume une forme dramatique parcourue par des dialogues intenses, non dépourvus d’ironie. Derrière la figure du Messie, Erri De Luca brosse le portrait intime de Marie et Joseph, ici présentés dans leur simple humanité : deux jeunes parents qui s’apprêtent à élever leur enfant, Jésus, dans mille difficultés. Un homme et une femme, liés par un sentiment qui dépasse les faits et s’inscrit dans les mots. « En amour, croire n’est pas céder, mais renforcer, ajouter quelques poignées de confiance ardente ».

Une tête de nuage

Erri De Luca (né Henry De Luca le 20 mai 1950 à Naples) est un écrivain, poète et traducteur italien contemporain. Il a obtenu en 2002 le prix Femina étranger pour son livre Montedidio et le Prix européen de littérature en 2013 ainsi que le Prix Ulysse pour l’ensemble de son oeuvre.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi

Edité en 2016. Italie.

Valerio Varesi

Il fiume delle nebbie

“Ses recherches le conduisaient toutes vers le Pô, sur cette terre plate où l’on ne voyait jamais le ciel. Et lui ne croyait pas aux coïncidences.“
Dans une vallée brumeuse du nord de l’Italie, la pluie tombe sans relâche, gonflant le Pô qui menace de sortir de son lit.
Alors que les habitants surveillent avec inquiétude la montée des eaux, une énorme barge libérée de ses amarres dérive vers l’aval, évite miraculeusement quelques piles de pont, avant de disparaître dans le brouillard.
Quand elle s’échoue des heures plus tard, Tonna, son pilote aguerri, est introuvable.
Au même moment, le commissaire Soneri est appelé à l’hôpital de Parme pour enquêter sur l’apparent suicide d’un homme.
Lorsqu’il découvre qu’il s’agit du frère du batelier disparu, et que tous deux ont servi ensemble dans la milice fasciste cinquante ans plus tôt, le détective est convaincu qu’il y a un lien entre leur passé trouble et les événements présents.
Mais Soneri se heurte au silence de ceux qui gagnent leur vie le long du fleuve et n’ont pas enterré les vieilles rancœurs. Tous font front contre lui. Il n’est pas d’ici et les histoires des gens du fleuve ne le regardent pas.
Les luttes féroces entre chemises noires fascistes et partisans communistes à la fin de la guerre ont déchaîné des haines que le temps ne semble pas avoir apaisées, et tandis que les eaux baissent, la rivière commence à révéler ses secrets : de sombres histoires de brutalité, d’amères rivalités et de vengeance vieilles d’un demi-siècle…

L’intrigue de ce roman est tissé d’une rive à l’autre du Pô, ce fleuve qui est la frontière naturelle entre la Lombardie au nord et l’Emilie Romagne au sud. Ce cours d’eau que les hommes ont su apprendre à respecter, car c’est toujours lui qui a le dernier mot. Le commissaire Soneri l’a compris lorsque le fleuve rend ce qu’on lui a confié, le corps d’un des deux frères disparu dans la nuit. Et à force de patience et de roublardise, il atteindra son but : découvrir pourquoi ces deux frères sont morts brutalement pratiquement au même moment.

Le style de ce roman est sombre et pesant mais aussi vif, parfois ponctué de quelques jolis moments de culture italienne, lorsque Soneri déguste la gastronomie locale, ou lorsque son téléphone le dérange régulièrement en écorchant Aïda de Verdi.

Le fleuve des brumes

A conseiller bien sûr aux amateurs de polars noirs, mais aussi à ceux qui aiment l’Italie et ses charmes mystérieux…

Guerre et térébenthine de Stefan Hertmans

Edité en 2015. Pays-Bas.

Stefan Hertmans

Oorlog en Terpentijn

“Le monde dans lequel il avait grandi, avant 1900, était empli d’odeurs qui ont pour la plupart disparu : une tannerie dégageait sa puanteur persistante dans la brume légère de septembre, les tenders chargés de charbon brut allaient et venaient durant les sombres mois d’hiver, les effluves du crottin de cheval dans les rues pouvaient donner à un enfant encore ensommeillé, devant sa fenêtre entrebâillée aux premières heures du jour, l’illusion de séjourner à la campagne…“ Urbain Martien grandit à Gand, dans une famille aux ressources plus que modestes, tendrement aimé par son père Franciscus qui gagnait maigrement sa vie en restaurant les peintures des églises, et sa mère Céline d’ascendance bourgeoise, ayant consenti par amour à ce déclassement social.

Du récit des souvenirs de son enfance, de sa jeunesse, Urbain a rempli un des deux cahiers qu’il a laissés derrière lui avant de mourir. Ce premier cahier est l’un des matériaux qu’a utilisé son petit-fils pour retracer cette existence d’avant 1914 – avant la grande rupture, qui vit le monde d’Urbain, presque encore médiéval, basculer dans la modernité. L’autre source d’inspiration, ce sont les souvenirs que garde l’auteur de cet aïeul discret, à la dignité presque obso­lète, irrémédiablement songeur : “A 70 ans, par un dimanche matin ensoleillé de Pâques, il avait déclaré subitement, les larmes aux yeux, que l’inten­sité du bleu des iris barbus qui fleu­rissaient dans le jardin à l’arrière de la maison, associé au jaune vif de leur coeur, lui donnait des palpitations, et que c’était triste qu’un être humain doive mourir sans avoir compris comment tout cela pouvait voir le jour.“ 

Urbain avait quitté l’école très tôt, perdu précocement son père, travaillé dès 13 ans dans une fonderie dont il gardera des cicatrices définitives, puis chez un artisan, avant de partir à 23 ans pour la guerre. Stefan Hertmans reproduit aussi le récit que son grand-père a fait, dans son second cahier, des mois passés au front, dans les tranchées, expérience qu’Urbain appelait “mon épouvante“. A l’exemple de son père, il avait aussi étudié la peinture dont il fit, après avoir pris sa retraite, à l’âge de 45 ans, sa principale activité, “copiste virtuose, qui connaissait tous les secrets des substances et des préparations anciennes que, depuis la Renaissance, les peintres utilisaient et se transmettaient“. De fait, plus encore que ses cahiers, ce sont quelques détails dans les toiles qu’Urbain a laissées – éventuellement dissimulées aux regards des siens – qui se révéleront constituer, dans l’enquête que mène son petit-fils, les indices cruciaux. Les traces à travers lesquelles ­ sinon élucider l’insondable énigme de son existence, du moins s’approcher au plus près de lui, sonder sa probe et mutique détresse. Comprendre “les drames silencieux“ auxquels il a sur­vécu – puisque vivre, c’est toujours sur­vivre.

Quand Stefan Hertmans entreprend la lecture des centaines de pages de notes laissées par son grand-père maternel, il comprend que cette vie-là vaut la peine d’être racontée. Une enfance très pauvre à Gand, le rêve de devenir peintre, puis l’horreur de la Grande Guerre dans les tranchées de Flandre sont les étapes d’une existence emblématique de tout un siècle. Mais l’histoire de cet homme nommé Urbain Martien ne se réduit pas à ce traumatisme et, grâce à son talent de conteur, Stefan Hertmans nous fait ressentir à quel point la peinture mais également un amour trop tôt perdu auront marqué l’existence de son grand-père. Ce récit restitue avec une grande sensibilité un parcours marqué par la césure indélébile que représente la Première Guerre mondiale dans notre histoire collective et individuelle. Stefan Hertmans nous donne à lire une poignante saga familiale et un panorama puissant du siècle dernier. Ce roman est présenté en deux grandes époques. L’avant-guerre que rien ne saurait troubler avec son lot de petits bonheurs et de joies qu’on goûte au jour le jour et l’après-bonheur, lorsque la barbarie humaine se propage telle une épidémie sur toute l’Europe en s’acharnant tout particulièrement sur l’Est de la France et sur la Belgique. Quand être Flamand dans l’armée belge vous condamnait presque à mort par le sectarisme et l’imbécilité de tous les autres…

Guerre et térébenthine

Stefan Hertmans entre ici dans la grande famille de tous ces auteurs qui ont su si bien nous faire revivre le drame humain de ce conflit que l’entrée dans la modernité a rendu encore plus meurtrier.

La Sonate à Bridgetower (sonata mulattica) de Emmanuel Dongala

Edité en 2017. Congo.

Emmanuel Dongala
Emmanuel Dongala

Emmanuel Dongala nous embarque dans l’histoire assez folle de George Frederik Bridgetower, jeune prodige violoniste métis, fils d’un “Nègre“ de la Barbade et d’une polonaise, qui a fait vibrer par son talent les cours de France, d’Angleterre et d’Autriche.

Le roman commence en 1789 dans le Paris fébrile et en ébullition du début de la Révolution Française. Frederik de Augustus, un noir originaire de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinie, débarque là avec son jeune fils de neuf ans. Arrivant d’Autriche où George avait suivi l’enseignement de Haydn, ils sont venus chercher la fortune et le succès, le père n’ayant de cesse de tirer le plus grand profit du talent de son jeune fils. De fil en aiguille, ces deux personnages arrivent à entrer dans les milieux aristocratiques et intellectuels de l’époque, ces salons où les destins se jouent et se déjouent, ces lieux où se fomente la révolte populaire à peine naissante. Ils y rencontrent les plus brillants esprits, des écrivains, des musiciens, des politiques, des féministes et les philosophes qui vont faire les lumières de demain et jeter les bases de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme dont les lignes ne seront pas sans interpeller Frederik de Augustus dont un ancêtre esclave avait été affranchi par un maitre magnanime.

Mais l’air de Paris devient malsain. La citadelle de la Bastille est prise par les insurgés. Les premières têtes tombent. Le père et le fils embarquent pour l’Angleterre et gagnent Londres, une ville dans laquelle Frederik de Augustus avait vécu jadis mais qu’il reconnait à peine. Le jeune violoniste brille encore par son talent. Il enchaine les concerts à Bath puis à Londres. Plus que les souverains, il parvient à séduire le prince de Galles qui le prend sous sa protection. Frederik de Augustus vit de plus en plus mal le succès de son fils qui s’affranchit lentement mais sûrement de l’autorité paternelle et finit par être reconnu pour lui-même. Las de cette situation, le père du jeune violoniste devient amer et agressif. Il secoue la cour et les salles de concert de ses scandales à répétition et finit par être expulsé d’Angleterre.

Et Vienne à son tour réclame Bridgetower qui tarde un peu à faire une place au jeune musicien dont le talent et l’expérience sont finalement unanimement reconnus. Au cours d’une soirée, on lui présente un autre phénomène de la musique, le jeune Beethoven au caractère irascible mais à la folie tellement productive. Bien que fasciné et impressionné par le virtuose, le jeune Bridgetower finit par se lier d’amitié avec Beethoven qui l’appelera toujours Brischdauer et avec lequel il triomphe dans l’interprétation de l’une de ses compositions pour piano et violon. En cadeau et pour sceller cette amitié, Beethoven compose même une sonate qu’il dédie à son ami, la Sonate à Bridgetower, la Sonata mulattica. De plus en plus intime avec Beethoven, Bridgetower, soucieux du bonheur de son ami, se laisse alors aller à lui prodiguer des conseils sur le choix peut-être irréfléchi de la jeune femme dont il est tombé amoureux. Cette incursion dans sa vie privée n’est pas du gout de Beethoven qui rompt brutalement avec Bridgetower et lui reprend sa sonate qu’il finira par offrir à Kreutzer, autre génie musical de l’époque.

“Il leva son violon, le cala contre son menton et se mit à improviser en mode mineur sur les thèmes et variations de la Sonata mulattica, la Sonate à Brischdauer.“

La Sonate à Bridgetower
La Sonate à Bridgetower

Emmanuel Dongala nous livre ici une magnifique saga retraçant la vie de ce musicien génial et mal connu dont le talent traversa les soubresauts d’une Europe en pleine mutation qui voyait  le monde des idées, de la musique et des sciences s’accomplir dans le Siècle des lumières.

Né en 1941 d’un père congolais et d’une mère centrafricaine, Emmanuel Dongala a quitté le Congo au moment de la guerre civile de 1997. Il a longtemps enseigné la chimie et la littérature à Bard College at Simon’s Rock et vit actuellement entre la France et les Etats-Unis. Son œuvre est traduite dans une douzaine de langues et son roman Johnny chien méchant (Le Serpent à plumes, 2002) a été adapté au cinéma par Jean-Stéphane Sauvaire sous le titre Johnny Mad Dog.

Une colère noire – Lettre à mon fils de Ta-Nehisi Coates

Edité en 2015. USA.

Ta-Nehisi Coates
Ta-Nehisi Coates

Between the World and Me

“Voilà ce qu’il faut que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition – un héritage. Je ne voudrais pas que tu te couches dans un rêve. Je voudrais que tu sois un citoyen de ce monde beau et terrible à la fois, un citoyen conscient. J’ai décidé de ne rien te cacher.“

Il faut lire cet essai qui est en fait une très longue lettre dans laquelle l’auteur s’adresse à son fils de 15 ans. Rien n’a vraiment changé depuis le commerce triangulaire qui arrachait des milliers de noirs à leur Afrique natale pour les déverser dans les plantations de coton où ils étaient réduits à l’état d’esclaves taillables et corvéables à merci. Depuis ce “viol transatlantique“ et le Passage du Milieu, l’Amérique moderne a multiplié les exactions à l’encontre de la communauté noire. L’auteur évoque à son fils tous ces faits divers qui jalonnent l’histoire de son pays, toutes ces victimes d’un racisme aveugle, tous ces morts dont les assassins n’ont jamais été inquiétés par la justice. Mais ce coup de gueule, entre rage et peur, se veut  aussi une déclaration d’amour, désespérément lyrique, à son fils : “Je devais, je dois survivre pour toi“ écrit l’auteur.

“Je t’écris dans ta quinzième année, écrit Ta-Nehisi à son fils, Samori. Je t’écris car, cette année, tu as vu Eric Garner se faire étrangler et tuer pour avoir vendu des cigarettes.“ Et il y eut aussi Trayvon Martin, Tamir Rice, Jordan Davis, Kajieme Powell, etc., tous abattus par des policiers. Lorsqu’il comprit que les assassins de Michael Brown ne seraient pas condamnés, Samori se réfugia dans sa chambre pour pleurer.

Une colère noire - Lettre à mon fils
Une colère noire – Lettre à mon fils

Ce livre est un terrible constat sur la négritude américaine. Il a connu un succès fracassant aux Etats-Unis, faisant de l’auteur, jeune journaliste à The Atlantic, l’un des intellectuels les plus écoutés du moment. Récompensé par le National Book Award 2015, le livre a surtout été adoubé par la romancière Toni Mor­rison, qui a accueilli Ta-Nehisi Coates, né à Baltimore en 1975, comme la nouvelle voix capable de remplir le vide causé par la mort de l’écrivain James Baldwin en 1987.

La fièvre de l’aube de Péter Gárdos

Edité en 2015. Hongrie.

Péter Gárdos
Péter Gárdos

Hajnali Láz

Miklós, vingt-cinq ans, est gravement malade de la tuberculose. Quand il apprend qu’il est condamné à mourir, il prend une résolution folle : il va se marier… et guérir.
Hongrois, rescapé des camps d’extermination nazis, Miklós est, depuis la fin de la guerre, accueilli en Suède pour y soigner sa maladie. Dans l’espoir de trouver l’épouse qui lui conviendra, il écrit à cent dix-sept jeunes Hongroises réfugiées en Suède, une même lettre adressée à chacune d’elles.
Parmi les réponses qu’il reçoit, une seule lui fait battre le coeur : celle de Lili Reich. Elle a dix-huit ans et, comme lui, est rescapée des camps.
De septembre 1945 à février 1946, Miklós et Lili s’écrivent presque quotidiennement. Et de lettre en lettre, tombent amoureux l’un de l’autre. Gárdos nous raconte ici l’histoire d’amour de ses parents née de ce long échange épistolaire. Cette fièvre de l’aube, c’est celle que Miklós surveille chaque jour pour savoir s’il viendra à bout de sa tuberculose mais c’est aussi ce désir fou qui habite les deux personnages principaux de cette histoire, cette volonté de conjurer le sort en croyant à un avenir meilleur.
Dès lors, avec le courage et la force de ceux qui veulent croire au bonheur pour oublier l’horreur, Lili et Miklós vont soulever des montagnes pour se rencontrer, venant à bout des obstacles qui se dressent devant eux.
Après la mort de son mari, Lili a confié à leur fils, Péter, la liasse des lettres qu’elle avait échangées avec Miklós, avec l’accord bienveillant et posthume de son mari comme l’écrit Péter Gárdos avant le point final de son roman.

La fièvre de l'aube
La fièvre de l’aube

Ce premier roman, c’est l’histoire véridique des parents de l’auteur, d’un amour improbable, d’un défi impossible. Traduit dans trente pays, il a déjà conquis les éditeurs du monde entier. Péter Gárdos, déjà connu pour ses talents de cinéaste plusieurs fois primé, a lui-même adapté son livre pour le cinéma. Il aura mis dix ans à écrire ce roman.

La ronde des désirs impossibles de Paola Calvetti

Edité en 2015. Italie.
Paola Calvetti
Paola Calvetti

La lista dei sogni possibili

Olivia est une trentenaire comme les autres : assez vieille pour avoir été déçue mille fois, mais assez jeune pour se laisser encore surprendre. Un beau matin, quelques jours avant Noël, elle perd son emploi. Elle se retrouve avec un carton contenant les vestiges de sa vie professionnelle et une liberté retrouvée dont elle ne sait que faire. Elle a tout à attendre de la vie : un boulot, un homme, l’espoir d’être heureuse un jour. Il y a bien longtemps, elle a croisé sans le savoir, celui qu’elle espère depuis toujours.

Diego a du mal à s’engager avec les femmes depuis le drame qu’il a vécu, la perte brutale de son frère qui a préféré quitter la vie en se jetant dans le vide. Il rêve de rencontrer une fille qui l’aiderait à tirer un trait sur le passé.

L’intrigue de ce roman se passe sur quelques heures. Olivia échoue dans un café pour y ressasser ses souvenirs : une grand-mère maternelle l’ayant ouverte à la vie, des parents peu présents, des collègues de travail sans complaisance et une chef qu’elle a rebaptisée la sorcière… Diego est replongée dans la messe anniversaire de la mort d’Andrea, 18 ans après la disparition de ce jeune prodige musicien pour qui l’avenir se révélait sans ombre. Pourquoi ce chaos soudain ?

Et si le hasard offrait à ces deux êtres à la dérive une chance inespérée ?

Paola Calvetti manie ici habilement sa plume pour mettre en scène et surtout diriger le destin de ces deux personnages en quête de bonheur. Tout n’est bien sûr pas si simple malgré la volonté de l’auteure de donner un avenir meilleur à Olivia et Diego.

D’ailleurs les rêves possibles du titre italien ne sont-ils pas devenus des désirs impossibles dans le titre français ?

La ronde des désirs impossibles
La ronde des désirs impossibles

Paola Calvetti est née à Milan où elle vit et travaille aujourd’hui. Longtemps journaliste à La Repubblica, elle a écrit de nombreux scénarios pour la télévision italienne. De 1993 à 1997, elle a été directrice de la communication du théâtre de la Scala de Milan. Elle est l’auteure de plusieurs romans dont L’Amour est à la lettre A.

La cache de Christophe Boltanski

Edité en 2015. France.

Christophe Boltanski
Christophe Boltanski

Prix Fémina 2015.

Dans La Cache, Christophe Boltanski nous brosse le portrait de sa famille, vivant entre les murs de l’hôtel particulier de la rue de Grenelle depuis la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ses aïeux russes juifs David et Enta, originaires d’Odessa, arrivent en France à  la fin du XIXème siècle pour échapper aux persécutions antisémites. Ils sont les lointains ancêtres de Christophe et vont donner naissance à des légendes et des personnages hauts en couleur. Chacun d’eux se cachent derrière de nombreux patronymes, pour jouer à mystifier son entourage ou plus simplement pour cacher des origines juives qui pourraient se révéler menaçantes car peu au gout du jour. C’est ainsi que l’arrière-grand-mère Enta Fainstein se présente aussi sous les traits de la très française Hélène Macagon ou plus simplement sous le doux surnom de Niania.

L’histoire de cette famille est aussi celle de l’hôtel particulier que Christophe Boltanski nous fait visiter étage par étage, pièce par pièce, en attribuant un volet de la saga Boltanski à chacun de ces espaces. Mais la pièce la plus importante dans ce récit bien que la plus exigüe, celle qui a le rôle principal, c’est cette cache, cet entresol né d’un défaut d’alignement des paliers dans les étages, un entre-deux, entre deux mondes, entre deux périodes. C’est là qu’Etienne Boltanski, écoeuré par la boucherie de la Première Guerre Mondiale, médecin juif déjà déchu de ses fonctions hospitalières et sociales bien que converti à la religion catholique en 1927, vivra caché lors de l’Occupation pendant vingt longs mois avec la complicité de son épouse Marie-Elise dite Myriam, handicapée par la poliomyélite, pour échapper aux traques nazies en faisant croire qu’il s’était échappé de Paris. Le chapitre consacré à cet épisode est paradoxalement très court comme si Christophe Boltanski n’accordait pas une véritable dimension à cette pièce qui n’en est pas vraiment une mais qui se révèle le vrai tournant de l’histoire de cette famille juive pour laquelle tout aurait alors pu s’arrêter. Cet épisode n’est pas sans rappeler la vie clandestine de la jeune juive allemande Ann Frank lorsqu’elle se cachait avec les siens dans l’annexe de sa maison d’Amsterdam avant d’être découverte et déportée.

L’auteur nous présente aussi chacun des membres de cette famille, notamment les enfants du grand-père Etienne, dans ce qu’ils ont de plus originaux, dans un registre à la fois drôle et triste, plein d’ambivalence et d’ambiguité. Jean-Elie, très sensible, vivant claquemuré dans un monde silencieux dont il sort à peine. Luc, le père de Christophe et Christian, dit Christian La Liberté. On nous parle en fait très peu d’Anne, la seule fille de la fratrie. Toute cette communauté vit sous le protection bienveillante de Myriam qui trône aux destinées de la maison et de ses occupants.

Mais cette période et cette cache marqueront à tout jamais la famille Boltanski qui ne vivra plus jamais au grand jour, Myriam craignant toujours pour l’avenir et la survie des siens, même aux plus beaux jours, comme si cette cache pouvait encore servir un jour. Ces épreuves auront forgé le caractère de tous qui se construiront dans le besoin de créer.

La cache

C’est un superbe roman qui nous aide à mieux comprendre la vie de cette famille juive d’abord tellement singulière, mais finalement surtout française et persécutée et aussi à appréhender, à travers le regard de Christophe Boltanski, journaliste de formation, les mécanismes que mettent en place les hommes pour se protéger et arriver à survivre.

Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel

Edité en 1945. France.

Paris sous l'occupation - 14 juillet 1940
Paris sous l’Occupation – 14 juillet 1940

En 1921, Françoise Frenkel, une jeune femme passionnée par la langue et la culture françaises, fonde la première librairie française de Berlin, “ La Maison du Livre “.

Rien où poser sa tête raconte son itinéraire : contrainte en 1939 de fuir l’Allemagne, où il est devenu impossible de diffuser livres et journaux français, elle gagne la France, où elle espère trouver refuge. C’est en réalité une vie de fugitive qui l’attend, jusqu’à ce qu’elle réussisse à passer clandestinement la frontière suisse en 1943.

Rien où poser sa tête, c’est le triste de sort de tous ceux qui sont condamnés à fuir et à continuer lorsque, malgré un répit sommaire et de courte durée, ils doivent de nouveau prendre la route en espérant un ailleurs et un lendemain meilleurs.

Le récit, écrit en français, qu’elle en tire aussitôt dresse un portrait saisissant de la France du début des années quarante.

De Paris à Nice, en passant par Avignon, Vichy, Grenoble, Annecy, Françoise Frenkel est témoin de la violence des rafles et vit sans cesse menacée en raison de ses origines juives. Tantôt dénoncée, tantôt secourue, incarcérée puis libérée, elle découvre des Français divisés par la guerre dont elle narre le quotidien avec objectivité.

Rien où poser sa tête

Rien où poser sa tête, soixante-dix ans après sa publication en 1945 à Genève, conserve, miraculeusement intacts, la voix, le regard, l’émotion d’une femme qui réussit à échapper à un destin tragique.

Ce livre a été préfacé par Patrick Modiano dont on n’avait rien lu depuis son prix Nobel de littérature.

Son titre constitue sans doute une allusion aux évangiles : “ Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas où poser sa tête “. 

Née à Piotrków en Pologne, Frymeta Idesa Frenkel dite Françoise Frenkel étudie la littérature à Paris, à la Sorbonne. Puis elle part pour Berlin où elle fonde en 1921 la première librairie française. Elle la tient avec son mari, Simon Rachenstein, qui est absent du livre, précise Modiano dans son texte. 

Françoise Frenkel est morte à Nice en janvier 1975.

Mauvais coûts de Jacky Schwartzmann

Jacky Schwartzmann
Jacky Schwartzmann

Edité en 2016. France.

Ce livre est drôle et même drôlissime.

C’est l’histoire d’un acheteur dans une entreprise multinationale qui en impose par une stature de déménageur. Il se promène dans sa vie avec un cynisme et une noirceur à toute épreuve. Rien ne l’arrête. Ni ses collègues de travail, ni les rencontres d’un soir et même pas la très belle Itsuka, le prototype de la tueuse, jeune, belle et diaboliquement intelligente qui ne vit que pour son travail, qui raisonne comme un ordinateur, qui vaut 100 k€, qui dialogue à coup de présentations Powerpoint et qui a un cul à se damner.

Tout y passe dans un style et une atmosphère où l’on pourrait retrouver Michel Houellebecq et Iain Levinson. Ca vous a des petites pointes d’humour anglais très décalé auquel on ne s’attend pas. La lecture de ce livre est rendue aisée par un chapitrage agréable sous forme de petites nouvelles dont les sujets divers et variés touchent à la réalité de notre quotidien.

Le personnage principal, Gaby Aspinall, règle ici ses comptes avec tout ce et tous ceux qu’il déteste : les syndicats, Alain Souchon, les gros cons de rugbyman…

Mais au fond de lui, cet homme a priori misanthrope est un idéaliste et un sentimental, qui parvient malgré lui à survivre au rachat de son entreprise par les Américains. La scène de son enlèvement par erreur avec le médiateur américain dans les toilettes de la société est un régal de finesse à deux niveaux, un dialogue d’exception entre deux victimes de l’aérophagie.

Et ce parfait salaud a pourtant, au plus profond de lui, des failles abyssales qui lui redonnent un peu d’humanité et que l’auteur finit par nous rendre sympathique.

Mauvais coûts

A lire pour voir autrement le monde si cruel des entreprises broyeuses d’hommes.

Jacky Schwartzmann est né à Besançon en 1972. Après des études de philosophie, il a exercé diverses professions : libraire, barman au Luxembourg, chef de rang dans divers restaurants. Il travaille maintenant… dans une multinationale.