Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

Edité en 2011. Etats-Unis.

Mary Ann Shaffer et Annie Barrows
Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

Aussi fantasque que son titre, et drôle, tendre, incroyablement attachant : voici un premier roman comme on n’en a pas lu depuis longtemps, qu’on a hâte de se passer de main en main. Un chef-d’oeuvre d’humour anglais dû à la plume légère et fantaisiste de deux écrivains américaines. Un merveilleux catalogue de personnages liés par une amitié indéfectible ou une inimitié sans borne et qui sont capables de tout dire à propos de leurs congénères, les pires horreurs comme les plus beaux hommages. Ce roman est à lui-seul un véritable catalogue d’extraits et de phrases tous aussi ébouriffants les uns que les autres, toujours dans un style très respectueusement et cordialement épistolaire.

Je me demande comment cet ouvrage est arrivé à Guernesey ? Peut-être les livres possèdent-ils un instinct de préservation secret qui les guide jusqu’à leur lecteur idéal… Janvier 1946. Londres se relève douloureusement des drames de la Seconde Guerre mondiale et Juliet, jeune écrivaine anglaise en panne d’inspiration, est à la recherche du sujet de son prochain roman. Comment pourrait-elle imaginer que la lettre d’un inconnu, un natif de l’île de Guernesey, va le lui fournir ? Au fil de ses échanges avec son nouveau correspondant, Juliet pénètre son monde et celui de ses amis, un monde insoupçonné, délicieusement excentrique. Celui d’un club de lecture créé pendant la guerre pour échapper aux foudres d’une patrouille allemande un soir où, bravant le couvre-feu, ses membres venaient de déguster un cochon grillé (et la fameuse tourte aux épluchures de patates…), délices bien évidemment strictement prohibés par l’occupant. Jamais à court d’imagination, le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates déborde de charme, de drôlerie, de tendresse, d’humanité. Juliet est conquise. Peu à peu, elle élargit sa correspondance avec plusieurs membres du Cercle et même d’autres habitants de Guernesey, découvrant l’histoire de l’île, les goûts (littéraires et autres) de chacun, l’impact de l’Occupation allemande sur leurs vies… Jusqu’au jour où elle comprend qu’elle tient avec le Cercle le sujet de son prochain roman. Alors elle répond à l’invitation chaleureuse de ses nouveaux amis et se rend à Guernesey. Ce qu’elle va trouver là-bas changera sa vie à jamais. Ce roman mêle la fiction à des éléments historiques nous permettant de comprendre la vie des insulaires de Guernesey pendant la seconde guerre mondiale, les seuls Anglais à avoir subi l’invasion de l’armée allemande et à avoir dû cohabiter avec l’ennemi.

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

Certes ce livre est drôle mais il est aussi très riche d’enseignements sur les facultés de l’humain à rire de tout pour se protéger du pire.

 Mary Ann Shaffer est née en 1934 en Virginie-Occidentale. C’est lors d’un séjour à Londres, en 1976, qu’elle commence à s’intéresser à Guernesey. Sur un coup de tête, elle prend l’avion pour gagner cette petite île oubliée où elle reste coincée à cause d’un épais brouillard. Elle se plonge alors dans un ouvrage sur Jersey qu’elle dévore : ainsi naît sa fascination pour les îles anglo-normandes. Des années plus tard, encouragée à écrire un livre par son propre cercle littéraire, Mary Ann Shaffer pense naturellement à Guernesey. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates est son premier roman, écrit avec sa nièce, Annie Barrows, elle-même auteur de livres pour enfants. Mary Ann Shaffer est malheureusement décédée en février 2008 peu de temps après avoir su que son livre allait être publié et traduit en plusieurs langues.

Bérézina de Sylvain Tesson

Edité en 2015. France.

Sylvain Tesson
Sylvain Tesson

A travers ce récit, Sylvain Tesson retrace l’épopée de l’armée napoléonienne en déroute lors de la campagne de Russie. Après être arrivés sous les murs de Moscou en feu, l’armée impériale a été contrainte de battre en retraite et de fuir devant un ennemi farouche et déterminé finissant par l’épuiser avec l’aide de la faim et surtout du froid. Cette débâcle est un épisode douloureux et presque caché de l’histoire de France.

A sa manière, toujours de façon presque iconoclaste et virevoltante, Sylvain Tesson a voulu rendre hommage à ces héros de l’ombre qui ont perdu la vie dans les steppes glacées de la grande Russie ou dans les eaux tumultueuses de la Bérézina après une longue marche agonique.

L’auteur a eu cette idée un peu folle de refaire le parcours de l’empereur à moto en reliant Moscou à Paris sur des side-cars de la marque Oural, des antiquités mécaniques toutes droit sorties de l’époque stalinienne, pour commémorer à sa façon cette page de l’histoire de notre pays. Avec ses compagnons, Cédric Gras, directeur du centre culturel français de Donetsk (Dombass, Ukraine), Thomas Goisque, photographe et deux amis russes, Vassili et Vitaly, Sylvain Tesson réitère le parcours tragique de la Grande Armée dont il réhabilite ici la mémoire à l’aide d’anecdotes mais aussi de témoignages de l’époque, notamment ceux de Caulaincourt, le secrétaire de Napoléon, et du sergent Bourgogne, survivant de ce désastre militaire.

Lorsque les cinq aventuriers de cette Bérézina des temps modernes mettent un terme à leur périple en arrivant dans la cour d’honneur des Invalides, Sylvain Tesson avoue humblement qu’il n’a alors plus qu’une envie : rentrer chez lui et prendre une douche pour se laver de ces horreurs.

Bérézina

Un très beau livre dans un style romanesque, émouvant, imagé et parfois drôle, dont Sylvain Tesson a le secret.

Nul doute que la vodka a su lui donner la fougue indispensable à ce récit…

Le brave soldat Chvéïk de Jaroslav Hašek

Edité en 1923. Tchéquoslovaquie.

Jaroslav Hašek
Jaroslav Hašek

Au lendemain de la première guerre mondiale, Jaroslav Hašek a écrit cette histoire d’un brave homme qui se trouve plongé dans le conflit au lendemain de l’assassinat de l’Archiduc François-Joseph à Sarajevo. Il est empreint d’un tel patriotisme qu’il passe son temps à clamer haut et fort ses convictions citoyennes et à beugler sa ferveur et son impatience à aller mourir pour son pays à la moindre occasion, alors que tous ses congénères rivalisent d’ingéniosité pour échapper à la guerre et à l’enrôlement en simulant qui une maladie, qui une infirmité. La candeur et la naïveté du soldat Chvéïk sont tellement déroutantes que tous le prennent au premier abord pour un abruti ou un sombre crétin, voire pour un calculateur qui a sûrement de mauvaises intentions. Mais non, il faut se rendre à l’évidence, Chvéïk est bien un brave gentil, réellement innocent, un peu demeuré et Hašek lui donne la parole pour dénoncer, caché derrière sa candeur, tous les travers et les défauts des hommes, des sociétés et des gouvernements de l’époque. Il ne devient malgré lui momentanément malhonnête que par pur altruisme et pour aider gratuitement son prochain comme lorsqu’il chasse le créancier de l’aumônier ou qu’il vole un chien pour l’offrir à son maître. C’est évidemment très drôle mais aussi bougrement politique car Hašek est habile et se sert de Chvéïk comme d’un bouffon qui pointe toutes les aberrations du monde qui l’entoure, finalement en toute impunité. Il finit même par s’attirer la sympathie de ses supérieurs, illustrant par là le fait bien établi que la félicité est bien l’apanage des simples d’esprit. Chvéïk va même plus loin car, alors que tous pensent que le désordre politique sera éphémère, il prédit le conflit européen en parfait visionnaire. Le soldat Chvéïk finira par vraiment partir à la guerre et l’on suppose que sa gentillesse et sa bonté le protégeront dans toutes les situations même les plus périlleuses.

Le brave soldat Chvéïk

Un récit satirique très bien écrit dans lequel on peut retrouver un peu du père Ubu et du sapeur Camember et qui permet aussi de mieux comprendre les rouages et le climat de cette période trouble de l’histoire du monde.

Jaroslav Hašek (30 avril 1883 – 3 janvier 1923) est un romancier, humoriste et journaliste libertaire d’origine tchèque, rendu célèbre par son chef-d’oeuvre satirique, le Brave Soldat Chvéïk. Il représente, avec Franz Kafka, le renouveau littéraire pragois du XXème siècle. Hašek, alcoolique et dépressif, se caractérise par un style littéraire populiste expliquant entre autre son succès.

Pas pleurer de Lydie Salvayre

Edité en 2014. France.

Lydie Salvayre
Lydie Salvayre

Prix Goncourt 2014.

La vieille Montse raconte à sa fille cet été 1936. Cet été pendant lequel l’Espagne bascule dans la Guerre Civile, faisant des milliers de morts et laissant un pays exsangue dont elle doit finalement s’enfuir lors de la Retirada avec son premier enfant, la petite Lunita, pour aterrir dans un camp de réfugiés dans le sud de la France. Lunita, le fruit d’une nuit d’amour passionnée entre Montse et un certain André, volontaire français venu prêter main forte aux Républicains espagnols.

Pendant le même été, la voix de l’écrivain français Georges Bernanos s’élève au milieu de cette folie sanguinaire pour dénoncer la complaisance suspecte, l’odieuse complicité de l’Eglise Espagnole, qui cautionnera la cruauté franquiste et fermera les yeux sur les atrocités perpétrées au nom de Dieu pour lutter contre la barbarie républicaine. Quelques années plus tard, il reprendra ces mêmes propos dans Grands cimetières sous la lune qui sera publié en 1938.

En 1936, Montse est une jeune fille de quinze ans qui vit au sein d’une modeste famille d’ouvriers entre une mère soumise et un père autoritaire soucieux de donner de lui l’image d’un homme devant lequel on doit s’effacer. Son frère Jose embrasse très rapidement la cause du mouvement Républicain, rejoint par Diego. Ce dernier, d’origine aisée, fils de Don Jaime, seigneur de l’aristocratie locale, est séduit par les idées nouvelles qui naissent du débat populaire. Il devient peu à peu le symbole de la lutte contre le despotisme en arrivant même à renier ses propres racines. Entre Jose et Diégo s’installe une franche rivalité où chacun des deux veut prendre l’ascendant sur l’autre pour être reconnu comme le vrai chef de la rébellion contre le pouvoir en place.

Montse tombe enceinte et décide de garder l’enfant. Diego lui propose alors de l’épouser pour offrir un foyer à son enfant illégitime, favorisant ainsi une ébauche de rapprochement entre leurs familles respectives pourtant si différentes. Mais ce mariage exacerbe la haine de Jose pour Diego à qui il reproche d’avoir jeté son dévolu sur sa soeur. L’inimitié entre les deux garçons prend fin par la mort de Jose dans des circonstances un peu troubles et équivoques.

La fin de cette très belle histoire nous relate les derniers mois de la Guerre Civile et le destin de ces familles livrées à l’horreur de ce conflit pour basculer presque aussitôt dans celle, encore plus apocalyptique, de la Seconde Guerre Mondiale.

Pas pleurer

Lydie Salvayre remplit ici un magnifique devoir de mémoire envers ceux dont elle est issue, le peuple espagnol et ses parents républicains. Elle cite Bernanos lorsqu’il dénonce la paix de 1938 en écrivant : “ la paix honteuse n’est pas la paix ; nous buvons tous ici la honte à pleine gorge, à pleine gueule ; une honte irréparable ; nous en porterons toute la responsabilité devant l’Histoire “.

Montse et Diego auront une petite fille Lidia, Lydie…

Le legs d’Adam d’Astrid Rosenfeld

Edité en 2014. Allemagne.

Astrid Rosenfeld
Astrid Rosenfeld

Adams Erbe

2004. Le jeune Edward Cohen vit jusque-là tranquillement au sein d’une famille juive berlinoise, entre sa mère Magda et sa grand-mère Lara. Seule vient troubler cette existence sans vague la vie secrète de son grand-père Moses qui vit reclus au grenier depuis des années et qui n’en sort que très rarement en faisant de brèves apparitions qui l’interpellent. Chaque fois que le jeune garçon veut s’aventurer dans l’antre du vieillard, ils est repris à l’ordre par sa grand-mère qui se dresse devant lui comme la gardienne du passé. Ca n’est qu’à la mort de ses grand-parents qu’il peut enfin accéder au secret de famille. Un paquet qui renferme un livre. L’histoire d’Anna et d’Adam, le frère de Moses disparu à la fin de la guerre dans le vacarme de Varsovie. Ce livre, c’est le legs d’Adam, l’héritage qu’il a tenu à transmettre au delà du temps pour raconter cet amour impossible qu’il avait approché à Berlin juste avant le début du conflit mondial.

Berlin. 1938. Adam Cohen est juif. Un seul regard sur Anna suffit pour qu’il tombe aussitôt éperdument amoureux de la jeune Juive. Mais la jeune fille disparaît, emportée vers la Pologne dans sa fuite loin du nazisme qui prend de l’ampleur en Allemagne. C’est sans compter que la folie antisémite et la guerre vont la rattraper au coeur du ghetto juif de Varsovie. Et Adam, aidé par l’ambigu Bussler, un ancien combattant mutilé de la Première Guerre mondiale à qui il ne reste qu’un doigt, amoureux de sa grand-mère Edda et devenu SS, va rejoindre la Pologne sous un faux nom. Le Juif Adam Cohen va devenir Anton Richter et être embauché comme rosiériste par Giesel, un haut-dignitaire du parti nazi. Jouant un double jeu dangereux au cours duquel il feint d’être ami avec Bubi, le neveu arrogant et ambitieux de Giesel qui ne rêve que de monter les échelons au sein du parti nazi, Adam est finalement contraint de s’enfuir. La guerre va lui-aussi le rattraper alors qu’il n’ a de cesse de retrouver Anna. Approché par des résistants juifs polonais qui ont deviné qui il était vraiment, il devra se résoudre à être enfermé dans le ghetto de Varsovie pour qu’Anna en soit libérée et ait la vie sauve. Et Anton redevient Adam. Par amour pour la jeune fille, il accepte ce terrible marché, sachant qu’il n’en ressortira sûrement pas vivant. Il réussira néanmoins à acheter quelques semaines de sursis à ses geôliers pour trouver le temps de rédiger l’histoire de sa vie et de cet amour impossible, ce livre qui finira par arriver dans les mains de son petit-neveu Edward près de soixante-dix ans plus tard.

Le legs d’Adam

Il s’agit ici d’un magnifique premier roman que cette auteure allemande nous livre, une réflexion profonde sur la nécessité vitale de savoir d’où l’on vient et un regard implacable et terrifiant sur  la responsabilité de l’Allemagne dans la Shoah. L’intrigue, construite en deux temps, emmène Edward sur les traces de ses racines et de ce secret jalousement gardé par toute sa famille. Ce n’est que lorsqu’ils seront tous morts qu’il pourra enfin connaître la vérité, le destin de ce jeune homme qu’il aurait pu être lui-aussi et que finalement il est. Il est d’ailleurs troublant de constater à quel point Edward ressemble à Adam. La fin de ce roman nous réserve un rebondissement de plus…

Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin

Edité en France. 2014.

Jean-Christophe Rufin
Jean-Christophe Rufin

Eté 1919.

La première guerre mondiale est terminée depuis quelques mois. Morlac, un héros du conflit, est emprisonné pour une affaire apparemment grave dont l’auteur ne nous livre des détails que très progressivement au fil de ce court récit. Au coeur de cette intrigue, il y a aussi un chien dont on ne comprend le rôle que dans les dernières pages du livre. Un chien et son collier rouge. Cette histoire nous rappelle les sombres heures du conflit et ses absurdités, la répression qui s’est exercée sur tous ceux qui refusaient de mourir bêtement sans réagir au nom d’une cause qu’ils ne comprenaient pas ou n’était pas la leur.

Et surtout, une très belle leçon sur les vertus de la fidélité et les ravages de l’orgueil humain…

Jean-Christophe Rufin nous livre ici un très beau récit qu’on ne lâche qu’une fois le message reçu…

Le collier rouge

Et encore tous mes remerciements à Julien Despres qui m’a permis la lecture de ce très beau livre…

Entretien réalisé à l’occasion de la parution du Collier rouge en février 2014. © Gallimard

Jean-Christophe Rufin. Le collier rouge

“ À une heure de l’après-midi, avec la chaleur qui écrasait la ville, les hurlements du chien étaient insupportables. Il était là depuis deux jours, sur la place Michelet et, depuis deux jours, il aboyait. C’était un gros chien marron à poils courts, sans collier, avec une oreille déchirée. Il jappait méthodiquement, une fois toutes les trois secondes à peu près, avec une voix grave qui rendait fou.

Dujeux lui avait lancé des pierres depuis le seuil de l’ancienne caserne, celle qui avait été transformée en prison pendant la guerre pour les déserteurs et les espions. Mais cela ne servait à rien. “

 Quel est ce “collier rouge“ du titre ?

C’est à la fois un collier de chien, puisqu’un des personnages centraux est un chien, et le ruban de la Légion d’honneur. Les deux vont se croiser dans cette histoire qui met en scène la vraie-fausse décoration d’un chien à la fin de la guerre de Quatorze, avec tout ce que cela implique de scandaleux à l’époque.

Le roman part-il d’un fait réel ? 

De deux, en fait. D’abord d’une réalité méconnue : nombre d’animaux ont été partie prenante dans la guerre de Quatorze, en particulier des chiens, il y avait des centaines de milliers de chiens dans les tranchées. Certains étaient employés par les armées pour des tâches spécifiques de déminage ou d’assaut, mais le plus grand nombre avait suivi les combattants lors de leur mobilisation et ils étaient restés au front, tolérés parce qu’ils rendaient service : ils tuaient les rats, donnaient l’alerte, tenaient compagnie aux soldats.
Ensuite, il y une histoire de famille racontée par un ami, dont le grand-père, revenu de la guerre décoré de la Légion d’honneur pour des faits brillants, avait fini par considérer que son chien méritait plus que lui cette distinction.

Chacun des personnages semble enfermé dans un huis clos mental…

C’est effectivement une confrontation des mondes intérieurs de ces personnages, à la fois révélés et transformés par la guerre, mais aussi murés en eux-mêmes. Ils sont devenus incapables de communiquer, c’est en particulier le cas du suspect emprisonné, Morlac, qui n’a pas réussi à reparler à la femme qu’il aime, pourtant toute proche. 
Dans le roman, la guerre n’est abordée que par son intériorité, par ce qu’elle est capable de produire dans les consciences.

Plus qu’un roman de la guerre, un roman de l’après-guerre ?

Plutôt un roman des bilans de la guerre. Après quatre années, elle se solde en apparence par une victoire, en réalité surtout par l’idée que la vraie victoire, c’est de ne pas faire la guerre. C’est pour cela que le livre évoque les fraternisations et les mutineries de 1917, ce moment d’une autre fin possible de la guerre, c’est-à-dire une guerre sans victoire. En fait, c’est probablement cette solution qui s’est imposée souterrainement. Tandis que les institutions clamaient la victoire, l’idée de ne plus voir l’autre comme un ennemi faisait son chemin dans les consciences. Il faudra du temps, et une autre guerre, pour que cette idée se concrétise, mais il y a déjà en germe l’idée de fraternité européenne.

Vous évoquez aussi l’ambiguïté de certaines valeurs ? 

Il y a en nous une part humaine et une part animale, et certaines vertus d’essence animale ont été humanisées en les présentant sous la forme de la loyauté, du courage, etc., qui sont précisément les vertus militaires et guerrières, très profondément remises en question à la fin de cette guerre. D’où, peut-être, une ombre dans les attitudes lors de la guerre suivante : beaucoup se sont alors dit qu’ils ne voulaient plus prendre parti.
La loyauté, l’engagement, la fidélité… C’est très ambigu, en effet. Le livre ne les disqualifie pas : quand le héros est loyal et fidèle envers une femme, il s’agit bien de qualités. Mais il faut parfois être capable de les dépasser, ce qu’un chien, évidemment, ne peut pas faire.

Peut-on parler d’un roman optimiste, dans la mesure où l’humanité l’emporte ? 

J’aime qu’il y ait un espoir dans mes livres ! En définissant leur part humaine, mes héros se rapprochent. Au fond, c’est leur part animale qui les divise, qui fait d’eux des ennemis irréconciliables. En réfléchissant sur leur humanité, ils parviennent à dépasser cette opposition, et finalement ils se retrouvent.

Sur l’eau de Hans Maarten van den Brink

Edité en 1998. Pays-Bas.

Hans Marten van den Brink
Hans Maarten van den Brink

Over het water

La Seconde Guerre Mondiale est passée par là. Anton se souvient de son camarade David avec lequel il s’entraînait quelques années plus tôt à Amsterdam en pratiquant avec lui l’aviron sur l’Amstel sous la houlette de leur entraîneur allemand, Herr Doktor Alfred Schneiderhahn.

Ce roman raconte l’histoire d’une amitié entre deux jeunes garçons qui partage une passion commune pour l’aviron. On y vit les longues heures d’entraînement auxquelles les deux jeunes gens s’astreignent avec l’objectif de participer à une régate olympique. Tout est finement décrit dans cette histoire où plane surtout un parfum de nostalgie. Le regret pour les deux garçons de ne pas être allés aussi haut qu’ils l’auraient voulu et puis quelques années plus tard, l’absence de David dont Anton n’arrive pas à guérir alors que les avions de guerre volent vers le front de l’Est pour venir enfin à bout du nazisme et de ses fanatiques.

Même si tout n’est pas dit ou écrit de façon explicite dans ce roman, la disparition tragique de David est habilement suggérée par l’auteur qui cite une seule fois le port d’une étoile à six branches par un des personnages de l’histoire.

La tornade antisémite a emporté David comme des millions de ses coreligionnaires, laissant seul Anton avec ses rêves brisés et ses espoirs de victoires et de médailles.

Le garçon se retrouve orphelin, assis sur le ponton flottant au milieu de la rivière, en présence du spectre de David qui rôde encore sur le bassin.

Ce livre est surtout une ode à l’amitié entre deux garçons de confessions différentes mais les descriptions des sorties en bateau sur la rivière, les souvenirs de régates, la mémoire des muscles endoloris et du stress au ventre, le bonheur de la victoire ne laisseront pas indifférents les pratiquants d’aviron.

Il peut être intéressant d’établir un parallèle entre ce livre qui traite indirectement de l’antisémitisme pendant la Seconde Guerre Mondiale et de ses conséquences sur la vie quotidienne de jeunes gens  qui pratiquent l’aviron et de celui de Daniel James Brown “Ils étaient un seul homme“ qui nous apporte un éclairage sur l’idéologie nazie et sa conception du sport de haut niveau à travers le récit de la participation de l’équipe américaine d’aviron aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Brown et van den Brink parlent bien du même sport, mais mis en scène dans des circonstances quelque peu différentes pratiquement à la même époque, pendant l’émergence du nazisme et avant la guerre pour le premier et pendant les années noires de l’occupation de l’Europe par les Allemands pendant le conflit pour le second.

Hans Maarten van den Brink, né en 1956, est journaliste. C’est avec Sur l’eau (1998), roman sur l’amitié et le bonheur, qu’il rencontre le succès international (roman traduit en anglais, italien, allemand). Dans Cœur de verre (1999) il met en scène, à travers le personnage d’un urbaniste, l’obsession de la réussite et du plaisir qui caractérise nos sociétés.

Les filles du calvaire de Pierre Combescot

Edité en 1991. France.

Pierre Combescot

Prix Goncourt 1991

Ce roman a fort logiquement été récompensé par le Prix Goncourt 1991. Dans cette très longue histoire, l’auteur nous raconte la vie de Maud, la patronne des Trapézistes, café situé aux Filles-du-Calvaire tout près du Cirque d’Hiver. Qui est-elle vraiment et qui sont donc tous ces pensionnaires du bistrot des Trapézistes, tous ces personnages aux destins avortés ou entrelacés parmi lesquels on trouve entre autre des artistes, des maquereaux, des prostituées et des voyoux de tout poil ? Dans un style précis, chatoyant et agréable, l’auteur y met en scène des personnages qui semblent tout droit sortis de l’univers de Dickens, Balzac ou Boudard. Tout sent le vrai dans cette saga qui commence dans la Tunisie de l’avant-guerre, se poursuit pendant les années de la “joyeuse collaboration“ et se termine par un coup de théâtre près de la rue des Martyrs. On y vit, on s’y aime, on se trahit, on complote et on y meurt de façon plus ou moins naturelle. Pierre Combescot, journaliste de formation, nous livre ici un reportage, romanesque certes, sur le Paris de l’occupation et de l’après-guerre où chacun cherchait à sauver sa peau et à se reconstruire aussi bien que possible. Apparaît de façon récurrente, un peu à la manière d’une petite musique de fond, le personnage de Henri Désiré Landru qu’on ne présente plus, tristement célèbre pour ses crimes abominables, mais qui fascinait aussi et envoûtait même parfois certains de ses contemporains.

Les filles du calvaire

Bref, vous l’aurez compris, il est difficile de parler davantage de ce roman, ce qui reviendrait à en trahir l’esprit et en dévoiler l’intrigue.

Alors faites comme moi, prenez le et ne le lâchez pas jusqu’à la dernière ligne !

Entre frères de sang de Ernst Haffner

Edité en 1932. Allemagne.

Blutsbrüder

Ce livre a remporté un immense succès en Allemagne en 1932 avant d’être condamné par les nazis et brulé publiquement lors des autodafés de livres. Ca n’est qu’en 2012 qu’il a été réédité.

Ce roman retrace la vie de jeunes gens de la société allemande de l’entre-deux-guerres cherchant à sortir de la dépression sociale et économique dans laquelle la Première Guerre mondiale a jeté l’Allemagne. Cette “armée de vagabonds de la grande ville“, la plupart d’entre eux, sans famille et sans parent, orphelins, frondeurs et fugueurs, n’ont pour tout objectif que de s’enfuir de l’Assistance Publique dans laquelle ils connaissent un mode de vie quasi carcéral en espérant vivre un lendemain meilleur.

S’organisant en bandes comme celle des “frères de sang“, ils connaissent quotidiennement la violence, la corruption, la prostitution, la maladie, le froid ou la faim au coeur de Berlin.

Bien peu réussiront à se sortir de ce marasme qui ne fera malheureusement que les plonger dans la Seconde Guerre mondiale imminente. Tous, aussi bien ceux qui auront réussi à devenir honnêtes que la grande masse des autres, devront alors affronter le nazisme et sa férocité, véritable machine à broyer cette jeunesse sans illusion pour en faire une chair à canon livrée en pâture à ses ennemis.

Ernst Haffner, écrivain allemand maudit des années trente, nous livre ici une description réaliste, presque un essai sociologique , sur cette Allemagne qui n’en finissait pas de souffrir pour essayer de renaître de ses cendres.

Un livre qui doit contribuer au devoir de mémoire et nous aider à mieux comprendre que les victimes étaient aussi allemandes…

Entre frères de sang

Selon les seuls faits connus, Ernst Haffner aurait été journaliste et travailleur  social, et si son roman a été publié avec un large succès à la fin de l’année 1932, la publication a rapidement été interdite par les nazis un an plus tard. Le mystérieux écrivain et ses éditeurs ont été condamnés par la chambre de littérature du  Reich de Goebbels à la fin des années 1930. Après cela, on aurait perdu la trace de l’écrivain.

Les archives de l’éditeur original de l’ouvrage, Bruno Cassirer, auraient été brûlées pendant le bombardement de Hambourg en 1943.

A lire aussi sur la même époque Seul dans Berlin de Hans Fallada publié en 1947, traitant de la résistance allemande anti-nazie pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le général de l’armée morte d’Ismaïl Kadaré

Edité en 1963. Albanie.

Ismaïl Kadaré
Ismaïl Kadaré

Gjenerali i Ushtrisë së vdekur

Premier roman de l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré publié en 1963.

Un général italien et un prêtre se rendent en Albanie en 1960 pour y retrouver et exhumer les corps de leurs compatriotes tragiquement décédés en 1943 lors de la Seconde Guerre Mondiale. Ils doivent rapatrier au pays les restes des 3000 combattants morts pendant la guerre. C’est pour eux un véritable travail de fourmi qui commence, rendu difficile par le climat pénible et par l’hostilité sous-jacente mais omniprésente des Albanais, des hommes fiers et belliqueux, qui n’ont pas oublié. Les mésaventures s’accumulent.

Dans ce roman qui a fait connaitre et reconnaître Ismaïl Kadaré comme l’un des plus grands écrivains contemporains, l’auteur nous conte une épopée burlesque dans laquelle les deux hommes se trouvent confrontés à leurs homologues allemands venus là pour les mêmes raisons qu’eux. Qui est donc ce soldat italien, ce colonel Z qu’ils peinent à retrouver ? Ce général d’une armée morte en vient à s’interroger sur la nécessité de cette mission qui lui apparaît de plus en plus ridicule et inutile. Et la peur s’installe…

Le général de l’armée morte

Un très beau roman qui pose un regard éclairé sur ce peuple albanais qu’on connaissait très peu jusque-là…

Adapté au cinéma par Luciano Tovoli en 1983 avec un scénario élaboré par Luciano Tovoli, Michel Piccoli et Jean-Claude Carrière et dans les rôles principaux Marcello Mastroianni et Michel Piccoli.