L’ordre du jour d’Eric Vuillard

Edité en 2017. France.

Eric Vuillard

Prix Goncourt 2017

“ Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. “

Eric Vuillard nous fait entrer ici dans l’histoire par la petite porte. Dans ce roman remarquablement bien documenté, il nous invite à vivre les premiers jours de l’Anschluss, ces journées où Hitler a décidé d’envahir l’Autriche sans se soucier de l’opinion internationale ni de celle des Autrichiens eux-mêmes.

L’auteur nous décrit le mécanisme implacable avec lequel Hitler manipule tout son entourage, en proie à sa folie destructrice. Il se fie des gesticulations de Kurt Schuschnigg et du gouvernement autrichien qui font tout pour éviter l’invasion. Comble de l’ironie, l’Autriche est envahie avec des chars allemands en panne d’essence. Il convoque également les industriels les plus puissants d’Allemagne, les invitant à financer ses projets. C’est ainsi que tous ces messieurs en redingote se feront les complices d’un régime qui devra rendre des comptes au procès de Nuremberg. Le projet d’associer les plus grandes fortunes d’Allemagne leur est présenté comme le point unique à l’ordre du jour. C’est à prendre ou à laisser, mais avec Hitler, nul n’a jamais vraiment le choix. Chacun de ces invités est gentiment retourné comme une crêpe.

L’ordre du jour

Eric Vuillard nous relate ces journées plus comme une succession d’évènements anecdotiques que de faits réellement historiques. C’est là la force de son écriture.

Tout ceci ressemblerait presque à une farce si le sujet n’était aussi grave.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi

Edité en 2016. Italie.

Valerio Varesi

Il fiume delle nebbie

“Ses recherches le conduisaient toutes vers le Pô, sur cette terre plate où l’on ne voyait jamais le ciel. Et lui ne croyait pas aux coïncidences.“
Dans une vallée brumeuse du nord de l’Italie, la pluie tombe sans relâche, gonflant le Pô qui menace de sortir de son lit.
Alors que les habitants surveillent avec inquiétude la montée des eaux, une énorme barge libérée de ses amarres dérive vers l’aval, évite miraculeusement quelques piles de pont, avant de disparaître dans le brouillard.
Quand elle s’échoue des heures plus tard, Tonna, son pilote aguerri, est introuvable.
Au même moment, le commissaire Soneri est appelé à l’hôpital de Parme pour enquêter sur l’apparent suicide d’un homme.
Lorsqu’il découvre qu’il s’agit du frère du batelier disparu, et que tous deux ont servi ensemble dans la milice fasciste cinquante ans plus tôt, le détective est convaincu qu’il y a un lien entre leur passé trouble et les événements présents.
Mais Soneri se heurte au silence de ceux qui gagnent leur vie le long du fleuve et n’ont pas enterré les vieilles rancœurs. Tous font front contre lui. Il n’est pas d’ici et les histoires des gens du fleuve ne le regardent pas.
Les luttes féroces entre chemises noires fascistes et partisans communistes à la fin de la guerre ont déchaîné des haines que le temps ne semble pas avoir apaisées, et tandis que les eaux baissent, la rivière commence à révéler ses secrets : de sombres histoires de brutalité, d’amères rivalités et de vengeance vieilles d’un demi-siècle…

L’intrigue de ce roman est tissé d’une rive à l’autre du Pô, ce fleuve qui est la frontière naturelle entre la Lombardie au nord et l’Emilie Romagne au sud. Ce cours d’eau que les hommes ont su apprendre à respecter, car c’est toujours lui qui a le dernier mot. Le commissaire Soneri l’a compris lorsque le fleuve rend ce qu’on lui a confié, le corps d’un des deux frères disparu dans la nuit. Et à force de patience et de roublardise, il atteindra son but : découvrir pourquoi ces deux frères sont morts brutalement pratiquement au même moment.

Le style de ce roman est sombre et pesant mais aussi vif, parfois ponctué de quelques jolis moments de culture italienne, lorsque Soneri déguste la gastronomie locale, ou lorsque son téléphone le dérange régulièrement en écorchant Aïda de Verdi.

Le fleuve des brumes

A conseiller bien sûr aux amateurs de polars noirs, mais aussi à ceux qui aiment l’Italie et ses charmes mystérieux…

Les petites chaises rouges d’Edna O’Brien

Edité en 2015. Irlande.

Edna O’Brien

Dès qu’il franchit le seuil de l’unique pub ouvert dans ce trou perdu d’Irlande, l’étranger suscite la fascination. Vladimir Dragan est originaire du Monténégro. Il entend s’établir comme guérisseur. On lui trouve un logement, un cabinet médical, et sa première cliente, une des quatre nonnes du lieu, sort de sa séance totalement régénérée. Rien d’étonnant à ce que Fidelma, très belle et mariée à un homme bien plus âgé qu’elle, tombe sous le charme. L’idylle s’interrompt quand Dragan est arrêté. Recherché par toutes les polices, il a vécu à Cloonoila sous un faux nom. Inculpé pour génocide, nettoyage ethnique, massacres, tortures, il est emmené à La Haye, où il rendra compte de ses crimes. Le titre choisi par Edna O’Brien s’éclaire alors, ainsi que l’introduction rappelant que 11541 petites chaises rouges avaient été installées à Sarajevo en 2012 pour commémorer la mémoire des victimes du siège. Le vrai sujet de cet extraordinaire roman n’est pourtant pas la guerre civile de Bosnie, ni la figure de Radovan Karadzic, dont il s’inspire. Avec une infinie tendresse et une infinie compassion, la grande romancière irlandaise se penche sur le destin d’une femme ordinaire, que sa naïveté a rendue audacieuse, et dont l’existence a été ravagée pour avoir vécu, sans savoir à qui elle avait affaire, une brève histoire d’amour avec l’un des monstres les plus sanguinaires du XXe siècle. Après l’arrestation de Vlad, il est impossible pour Fidelma de rester en Irlande. Réfugiée à Londres, dans le monde souterrain des laissés-pour-compte, elle vit de petits boulots, hantée par une honte indépassable, et par la terreur. La prose d’Edna O’Brien est éblouissante : comme dans la vie, passant de la romance à l’horreur, d’un lyrisme tremblé au réalisme le plus cru, de la beauté au sentiment d’effroi le plus profond, elle nous donne, avec ce roman de la culpabilité et de la déchéance d’une femme, son absolu chef-d’oeuvre.

Les petites chaises rouges

Née dans l’Ouest de l’Irlande en 1930, Edna O’Brien vit à Londres. Elle écrit depuis près de soixante ans et son oeuvre est publiée dans le monde entier.

Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia

Edité en 2012. Italie.

Davide Enia

Cosi in terra

Palerme, années 1980. Comme tous les garçons de son âge, Davidù, neuf ans, fait l’apprentissage de la vie dans les rues de son quartier. Amitiés, rivalités, bagarres, premiers sentiments et désirs pour Nina, la fillette aux yeux noirs qui sent le citron et le sel, et pour laquelle il ira jusqu’à se battre sous le regard fier de son oncle Umbertino. Car si Pullara, Danilo, Gerrudo rêvent de devenir ouvriers ou pompistes comme leurs pères, Davidù, qui n’a pas connu le sien, a hérité de son talent de boxeur.
Entre les légendes du passé et les ambitions futures, le monde des adultes et la poésie de l’enfance, Davide Enia tisse le destin d’une famille italienne, de l’après-guerre aux années 90, à travers trois générations d’hommes dont le jeune Davidù incarne les rêves. Entremêlant leurs histoires avec brio, Davide Enia dresse un portrait vibrant de sa terre, la Sicile, et ceux qui l’habitent.

Sur cette terre comme au ciel

La saga d’une famille de boxeurs sur fond de société palermitaine contemporaine. Un très beau premier roman pour lequel Davide Enia a reçu le prix Strega.