Une vie à coucher dehors de Sylvain Tesson

Edité en 2009. France.

Sylvain Tesson

Prix Goncourt de la nouvelle

“ Du fin fond de sa Géorgie natale, Edolfius se lamente chaque jour davantage lorsqu’il rentre chez lui le soir, trainant ses pieds usés sur la piste de cailloux et de terre mêlés. Il rêve d’une route flambant neuve, du temps qu’il gagnerait. Que ce serait confortable et pratique de parcourir cette « longue langue noire ». De l’asphalte. Déterminé, il décide de faire de ce rêve une réalité et se bat auprès des plus hauts dirigeants pour faire construire cette indispensable route. Son acharnement finit par payer ; le bitume tant attendu est là. Les villageois sont euphoriques, les voitures prennent de la vitesse, les allers-retours en ville se multiplient, quelle révolution… mais un voile noire se pose sur ce village en liesse : un accident est arrivé. Tatiana, la fille d’Edolfius est morte, la voiture roulait trop vite… L’homme est effondré. Cette route qu’il avait tant voulue lui avait pris son enfant. Enragé, il entreprend de la détruire. Au volant d’une pelleteuse, il l’arrache. Déracine cet asphalte de malheur. Quelques heures plus tard, il arrive chez lui ivre de chagrin,… On lui apprend alors que la jumelle de sa fille disparue a tenté de se donner la mort… mais qu’ il ne s’inquiète pas elle sera sauvée ; l’hôpital n’est pas si loin grâce à la route… mais de route il n’y a plus. “

Ainsi s’achève la première nouvelle de ce recueil.

Le voyage continue au large de la Mer Egée, dans une forêt de Sibérie, dans la campagne anglaise, sur un champ de mines en Afghanistan, dans un village du Népal, dans une communauté évangéliste au Texas, en Iran, à Dijon, dans les glens écossais, dans le pacifique, dans un phare du finistère… Une traversée longue de quinze nouvelles. Des histoires tragiques pour la plupart. La fatalité implacable, l’espérance des hommes, les forces de la nature, l’absurdité de l’existence, le choc de la modernité, la société de consommation, la révolte des femmes, le poids de la religion…

Une vie à coucher dehors

Les chutes sont franches, sans appel. L’écriture est alerte, enlevée, poétique, rageuse, ironique. On sent l’aventurier derrière le conteur. Un très beau recueil de nouvelles qui nous emmène dans les pas du voyageur.

On retrouve dans ces pages la richesse du style de Sylvain Tesson empreint d’une immense culture et parsemées de nombreuses références mythologiques qui donnent au recueil toute sa dimension fantastique.

Nous de Evguéni Zamiatine

Edité en 1920. Russie.

Evguéni Zamiatine

L’intrigue de ce roman de science-fiction se passe six siècles après notre époque. Il est en fait le journal d’un homme du futur nommé D-503. C’est un ingénieur dont le travail consiste à fabriquer l’Intégrale, un vaisseau spatial destiné à convertir les civilisations extraterrestres au bonheur que l’État Unitaire prétend avoir gagné au terme de la Guerre de Deux Cents Ans. Au cours du roman, D-503 se rend compte qu’il devient, malgré lui, de plus en plus attiré par l’ancien monde, en particulier le nôtre, caractérisé par la liberté, l’imprévisible et la précarité du bonheur. Il souffre de visions étranges qui sont en le fait le fruit de son imagination, concept animal et instinctif combattu par l’état officiel. Il se surprend même à avoir une âme, vestige d’une civilisation enfouie au plus profond de lui. A travers sa personne et quelques autres, la dissidence est en marche.

L’État Unitaire décrit dans ce roman est un régime totalitaire entouré d’une muraille au delà de laquelle vivent encore quelques survivants de l’époque d’avant. Cette société est dirigée par le Bienfaiteur qui prétend régir toutes les activités humaines décrites avec précision dans la Table des heures et faire le bonheur des hommes au détriment de leurs libertés individuelles. Les hommes et les femmes n’ont droit qu’à une journée sexuelle par mois dans le seul but de perpétuer l’espèce. Personne ne peut se refuser à personne aussi longtemps que la demande de relations sexuelles est faite en respectant le formalisme officiel. Tous ceux qui enfreignent les règles du régime le paient de leur vie et sont condamnés à disparaitre en étant publiquement pulvérisés après avoir été préalablement torturés par asphyxie lente.

Nous

Ce roman a été le premier d’une littérature fantastique mettant en scène une intrigue dans une société dite idéale mais totalement déshumanisée. Zamiatine a écrit ici une fable amère à l’humour grinçant dénonçant les aberrations et les exactions du régime soviétique de l’époque. Ce livre a circulé sous le manteau dans son pays et n’a jamais été édité en russe du vivant de Zamiatine. C’est même ce pamphlet contre le socialisme qui lui vaudra sa mise à l’écart et sa « mort littéraire ».

Nous a clairement influencé nombre des dystopies publiées par la suite, du Meilleur des Mondes d’Huxley au 1984 d’Orwell, sans oublier le Mortelle de Frank. Evgueni Zamiatine connaissait bien les œuvres de H.G. Wells. Son œuvre est constamment animée par une volonté hérétique qui lui vaudra les foudres de la censure des gouvernements tsariste puis communiste.

A lire pour l’écriture et les qualités visionnaires de Zamiatine qui pressentait déjà un monde qui pourrait bien être celui de demain mais qui fait le lit des révolutions nécessaires.

La pièce de Jonas Karlsson

Edité en 2016. Suède.

Jonas Karlson
Jonas Karlsson

La première neige est tombée sur Stockholm et Björn vient d’être muté à l’Administration. Mégalomane sur les bords, Björn a une opinion démesurée de son rôle. Arrogant et psychorigide, il est loin de faire l’unanimité parmi ses collègues. Mais Björn n’est pas là pour fraterniser ou bavarder inutilement, il est là pour travailler et montrer le bon exemple à ceux qui n’ont peut-être pas, comme lui, la bureaucratie dans le sang.

Un jour, il découvre une porte entre l’ascenseur et les toilettes. Elle ouvre sur un bureau inoccupé où règne un ordre parfait. Cette pièce lui procure une sensation singulière de calme et de bien-être, et il commence à s’y réfugier aussi souvent qu’il le peut pour se ressourcer. Mais un malaise grandissant se répand au sein du service. Pourquoi le nouveau venu reste-t-il toujours planté en plein milieu du couloir à fixer le mur ?

Björn va rapidement se retrouver confronté à tous les autres qui veulent le persuader que cette pièce n’existe pas et ne peut pas exister. S’il ne revient pas à une attitude plus raisonnable, son avenir au sein de l’Administration est même compromis.

Mais Jonas Karlsson en décidera autrement et fera basculer nos certitudes si évidentes dans une volte-face kafkaïenne qui justifie grandement la lecture et le succès de ce livre.

La pièce

Après La Facture, Jonas Karlsson signe un livre délicieusement décalé, qui met en scène un personnage aussi saugrenu qu’irrésistible. Avec ce roman plein de fantaisie, l’auteur nous invite par l’absurde à faire réflexions sur le conformisme, l’intolérance, l’exclusion et la peur de la différence.

Le hibou de Samuel Bjørk

Edité en 2015. Norvège.

Samuel Bjørk
Samuel Bjørk

Dans ce thriller haletant, Samuel Bjørk nous conduit dans une enquête à rebondissements.

Qui a tué cette jeune fille dont on on a découvert le corps couvert des plumes d’un hibou et dans une posture inquiétante représentant un pentagramme évocateur d’un rituel satanique et purificateur ?

Holger Munch et Mia Kruger mènent l’enquête et entrent dans le milieu apparemment feutré d’une institution pour enfants difficiles. Le criminel semble être l’un des pensionnaire de l’établissement. Mais, alors que tout s’éclaire plutôt simplement au fil des investigations et que la vérité nous semble évidente, Samuel Bjørk nous fait douter et vaciller nos certitudes. Et l’enquête repart, prenant un nouveau rythme frénétique et inquiétant jusqu’à nous emmener dans les milieux fermés et presque ésotériques de l’informatique, ses arcanes, ses pièges et ses dérives.

On finit presque par en oublier ce hibou, oiseau de nuit mais oiseau de proie…

Le hibou
Le hibou

Qui est-il vraiment ?

A vous de le découvrir en lisant ce roman dont la noirceur se confond avec celle de la nuit…

Douze contes vagabonds de Gabriel García Márquez

Edité en 1992. Colombie.

Gabriel García Márquez
Gabriel García Márquez

Il s’agit d’un recueil de douze nouvelles fantastiques et cosmopolites écrites par Gabriel García Márquez il y a plus de vingt ans. Dans un style très riche, minutieux, ciselé, l’auteur colombien nous raconte douze histoires toutes aussi incroyables les unes que les autres dont l’issue est à chaque fois une révélation.

Difficile de résumer ici chacun de ces contes dont les intrigues sont totalement irracontables tant elles sont différentes les unes des autres, soumises au rythme malicieux de la plume de l’écrivain et à sa fantaisie parfois délirante. Que le suspense reste donc entier…

Nous sommes très loin ici des grands et long romans de Gabriel García Márquez mais on y retrouve sa patte et son imagination débordante.

Douze contes vagabonds

Ces histoires sont très belles, certaines drôles, d’autres inquiétantes ou émouvantes. L’auteur joue admirablement ici avec toute les nuances et les subtilités de la palette des sentiments humains.

Cet ouvrage est l’occasion de découvrir ou redécouvrir ce grand auteur , prix Nobel de littérature en 1982, qui nous a quitté en avril 2014.

Babayaga de Toby Barlow

Edité en 2013. USA.

Toby Barlow
Toby Barlow

Ce roman est d’une folie absolue de la première à la dernière page. Cela commence par des meurtres en série dans le Paris de l’après-guerre. L’inspecteur Vidot, accompagné de son fidèle Bemm, enquête et doit élucider un mystère trouble. Comment le cadavre de Léon Vallet a-t’il fini accroché aussi haut par la nuque au bout des pointes d’une grille ? Et commence alors une invraisemblable cavalcade qui nous emmène des profondeurs de la Russie tsariste au coeur du Paris qui se reconstruit.  Et dans cette saga décoiffante se rencontrent et se croisent des sorcières sans âge aux pouvoirs maléfiques et redoutables, des espions américains, des musiciens de jazz, des publicistes et même quelques bons français de passage. Mais tout serait terriblement triste et plat si l’auteur n’avait eu l’idée incongrue de transformer les deux policiers en puces, les obligeant à se déplacer à dos de chien ou de rat ou dans la toison capillaire de quelques humains de rencontre et si le frère d’un prêtre n’avait été transformé en un rat au regard étrangement humain…

Ce roman est un feu d’artifice de situations toutes aussi loufoques les unes que les autres. L’humour y cotoie l’horreur, l’irrationnel se pimente ici d’une certaine sagesse.

Mais ces sorcières, les Babayagas, ne meurent jamais…

Et lorsqu’arrive l’épilogue de l’histoire et qu’on croit enfin arriver au point final, on apprend que Zoya, la jeune sorcière qui a tout appris de la vieille Elga, n’en a pas fini de tourmenter l’âme du pauvre Will a qui elle a jeté un dernier sort, le condamnant à lui porter un amour éternel et sans issue…

“C’est la plus vieille et la plus simple malédiction, depuis la nuit des temps, et quand elle atteint sa cible, aucun remède ne peut en venir à bout. On l’appelle parfois : l’amour“ conclue Toby Barlow dans ce très long roman dont la lecture sans cesse rebondissante est incontestablement un long et bon moment.

Babayaga
Babayaga

Toby Barlow est né et réside à Detroit, dans le Michigan. Il travaille dans une agence publicitaire le jour et se transforme en écrivain la nuit. Il est l’auteur d’un premier roman “culte“, Crocs (Grasset, 2008).

Faber le destructeur de Tristan Garcia

Edité en 2013. France.

Tristan Garcia
Tristan Garcia

Ca se passe dans une petite ville de province. Le jeune Mehdi Faber, d’origine maghrebine, a été adopté par un couple de retraités. Déjà, dès son plus jeune âge, il avait un comportement curieux. Se démarquant de son entourage familial et scolaire, n’ayant que très peu d’amis, il est un esprit rebelle sans limite, doué d’un charisme incroyable, capable de convaincre et de mobiliser. Toujours à provoquer autrui sans craindre les coups, les sanctions ou les représailles. Comme s’il avait choisi de grandir et de se construire dans un monde fait de haine et de souffrance.

Heureusement, il y a aussi Mathilde et Basile, ses deux seuls amis avec lesquels il a signé un pacte. Si l’un des trois est en danger, les deux autres viendront vite à son secours à la lecture d’un appel codé. Ils ont juré de lui être fidèle en amitié quoiqu’il arrive. Mais il n’est pas facile tous les jours d’être l’ami de Faber tant ce jeune garçon complètement désabusé ne ménage pas son entourage. Ses propos sont sans complaisance sur cette société qui le rejette en permanence.

 « Nous étions des enfants de la classe moyenne d’un pays moyen d’Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n’étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l’aristocratie, nous ne rêvions d’aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons, par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d’attendre une vie différente. Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adultes, nous avons compris qu’il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler ».

Et un jour, le jeune Faber disparait. Ses deux amis finissent par le retrouver…

Faber le destructeur

L’intrigue de ce roman est déroutante. Elle nous laisse peu à peu deviner et percevoir l’enfer de Faber. Ce garçon détruit tout… Mais jusqu’où est-il capable d’aller ? On sent poindre l’apocalypse, à moins qu’il n’y ait un réel espoir de monde meilleur ?

Une très belle histoire conduite habilement par un très jeune écrivain… L’avenir lui appartient…

Au piano de Jean Echenoz

Edité en 2003. France.

Jean Echenoz
Jean Echenoz

Dans ce roman, Jean Echenoz nous livre l’histoire d’un pianiste, Max, qui meurt assassiné et se retrouve bizarrement transporté dans un univers étrange, celui du Centre. Là, il est soigné dans ce lieu qui ressemble à une clinique ou un hôpital. Celui qui domine son âme, un certain Béliard, l’avertit qu’il doit absolument rester loin de tous les autres pensionnaires et éviter tout contact physique avec eux. C’est la règle qu’il faut absolument respecter et ne pas transgresser sous peine de sanction. Même deux des membres du personnel de l’établissement, qui ressemblent à s’y méprendre à Doris Day ou Dean Martin, sont soucieux de garder l’anonymat vis à vis des autres. Max comprend peu à peu qu’il a perdu tout droit à une existence normale.

Béliard, après l’avoir observé quelques temps, lui propose de poursuivre son séjour ailleurs. Dans le Parc, ce qui plairait davantage à Max, mais plus sûrement en milieu urbain où finalement Max est renvoyé après qu’on l’ait rendu méconnaissable en  transformant son visage.

Jean Echenoz nous raconte cette histoire fantastique où le fantôme de Max finit par arriver en enfer après avoir un peu erré au purgatoire.

Cet enfer où Béliard, en fait le diable, nargue Max jusqu’au bout en partant avec Rose, une jeune fille que celui-ci avait secrètement aimé dans sa précédente vie.

Max se trouve alors condamné à traîner ce chagrin éternel puisqu’il ne pourra plus jamais accéder à cet amour devenu impossible.

Au piano

Un roman superbement écrit où l’atmosphère fantastique plane en permanence sur cette impasse psychologique et existentielle…

La bête de Kenneth Cook

Edité en 1980. Australie.

Kenneth Cook
Kenneth Cook

Pig

L’écologiste Alan Treval et son fils Michael, jeune musicien idéaliste et sans retenue, sillonnent le bush dans le cadre de leur fonction de défense de l’environnement. Alan connaît par coeur cette région. Il sait y voir et y reconnaitre chaque indice, lire dans la végétation et sur le sol, écouter les bruits et deviner les messages du ciel et du vent. Un jour, ils arrivent dans un village qui vient d’être secoué et traumatisé par un évènement peu commun. Un animal géant, apparemment un cochon sauvage, agresse les animaux, le bétail et les hommes qui n’ont de cesse de vouloir le capturer. L’enquête commence pour retrouver les traces de cet animal que chacun décrit en le grandissant davantage et en le rendant encore plus hideux. Au fil de l’histoire, le comportement de l’animal semble de plus en plus étrange à Alan qui lui prête presque des intentions humaines, une forme d’intelligence peu commune chez les autres cochons de plus petite taille, comme si le monstre avait un compte personnel à régler avec l’homme. Va alors commencer une longue traque dans laquelle le père et le fils vont se lancer pour capturer l’animal fantastique. Mais la bête saura déjouer tous les pièges qu’on va lui tendre, devinant par avance les intentions de ses pourchassants. Alan et Michaël  vont bientôt bénéficier de l’aide d’Anne et de son père Tom Robbins,  un vieil alcoolique roublard qui passe son temps à faire des paris en espérant gagner quelques gouttes de plus à boire.

La poursuite de la bête va finalement se transformer en un duel singulier entre Alan et le monstre dont chacun des deux sait qu’il ne sortira vainqueur qu’après avoir définitivement éliminé l’autre…

Une longue intrigue dans un milieu naturel et hostile que Kenneth Cook connait bien et décrit parfaitement.

Un thriller écologique qui ne cesse complètement qu’au point final…

Alors, qui viendra finalement à bout de cette lutte acharnée entre l’homme intrépide et l’animal diabolique ?

Kenneth Cook, né le 5 mai 1929 à Lakemba en Nouvelle-Galles du Sud et mort le 18 avril 1987, est un journaliste, réalisateur, scénariste et écrivain australien. Il a étudié à Fort Street High School . Il a fondé un nouveau parti politique ainsi que la première ferme de papillons en Australie. Il est mort d’une crise cardiaque en 1987.

Son roman, Wake in Fright, a été adapté en 1971 au cinéma par Ted Kotcheff sous le titre Réveil dans la terreur.