Le jour d’avant de Sorj Chalandon

Edité en 2017. France.

Sorj Chalandon

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

Le roman fait revivre une catastrophe dans les houillères. Bouleversant.

L’auteur revient sur le terrible accident de la mine de Saint-Amé de Lens-Liévin le 27 décembre 1974. Quarante-deux morts. Il n’y a dans ce récit ni révélations ni sensationnalisme, mais la souffrance d’hommes qu’on a traités plus bas que terre, ces « hommes du sous-sol » descendus à 710 mètres alors que la fosse n’avait pas été ventilée. Des mineurs qui ont senti le danger arriver, comme la mort. Ils allaient à la mine à reculons, tandis que la fin approchait à grands pas. Le grisou était au rendez-vous.

L’écrivain, également journaliste, est d’une extrême précision dans le choix de ses mots. Il manie la langue comme les mineurs leurs outils. Tout sonne juste, terriblement juste. Les passages sur la descente aux enfers des hommes et le manque d’air nous suffoquent également. Le malheur de ces 42 hommes de tous âges nous atteint, la douleur des femmes et des enfants nous meurtrit. Chalandon rend justice aux victimes et à leurs familles. Et confirme que ce drame ne devait rien à la fatalité.

Il ne s’agit pas ici d’une reconstitution du drame de la fosse 3 bis, mais d’un véritable roman qui nous stupéfie aux deux tiers du livre. Le suspense tombé de la plume de l’auteur nous assomme littéralement. Le lecteur se verra tellement surpris par la tournure de l’histoire qu’il sera tenté de reprendre les pages précédentes. S’ouvre alors un nouveau rythme, une autre atmosphère, un pitch haletant, une joute oratoire passionnante entre l’avocat général et celui de la défense. Le jour d’avant nous saigne mais ne se lâche pas. Alors, tant pis pour ceux qui le trouvent larmoyant, parce qu’il est aussi question de fierté et de dignité, du monde ouvrier désormais en voie de disparition.

Le jour d’avant

Sorj Chalandon est né à Tunis le 16 mai 1952. Journaliste, il travaille à « Libération » de 1974 à 2007. Grand reporter, il reçoit le Prix Albert-Londres en 1988 pour ses reportages sur le procès Klaus Barbie. Depuis 2009, Sorj Chalandon est journaliste au « Canard enchaîné », ainsi que critique cinéma. En 2005 il publie son premier roman, « Le Petit Bonzi », puis l’année suivante « Une promesse », couronné par le Prix Médicis. Suivent « Mon traître » en 2008 (Prix Joseph Kessel), « Retour à Killybegs » en 2011, Grand Prix du roman de l’Académie Française. En 2013, le « Le quatrième mur » reçoit le Goncourt des lycéens. En 2015, il publie « Profession du père » son roman le plus autobiographique.

Les petites chaises rouges d’Edna O’Brien

Edité en 2015. Irlande.

Edna O’Brien

Dès qu’il franchit le seuil de l’unique pub ouvert dans ce trou perdu d’Irlande, l’étranger suscite la fascination. Vladimir Dragan est originaire du Monténégro. Il entend s’établir comme guérisseur. On lui trouve un logement, un cabinet médical, et sa première cliente, une des quatre nonnes du lieu, sort de sa séance totalement régénérée. Rien d’étonnant à ce que Fidelma, très belle et mariée à un homme bien plus âgé qu’elle, tombe sous le charme. L’idylle s’interrompt quand Dragan est arrêté. Recherché par toutes les polices, il a vécu à Cloonoila sous un faux nom. Inculpé pour génocide, nettoyage ethnique, massacres, tortures, il est emmené à La Haye, où il rendra compte de ses crimes. Le titre choisi par Edna O’Brien s’éclaire alors, ainsi que l’introduction rappelant que 11541 petites chaises rouges avaient été installées à Sarajevo en 2012 pour commémorer la mémoire des victimes du siège. Le vrai sujet de cet extraordinaire roman n’est pourtant pas la guerre civile de Bosnie, ni la figure de Radovan Karadzic, dont il s’inspire. Avec une infinie tendresse et une infinie compassion, la grande romancière irlandaise se penche sur le destin d’une femme ordinaire, que sa naïveté a rendue audacieuse, et dont l’existence a été ravagée pour avoir vécu, sans savoir à qui elle avait affaire, une brève histoire d’amour avec l’un des monstres les plus sanguinaires du XXe siècle. Après l’arrestation de Vlad, il est impossible pour Fidelma de rester en Irlande. Réfugiée à Londres, dans le monde souterrain des laissés-pour-compte, elle vit de petits boulots, hantée par une honte indépassable, et par la terreur. La prose d’Edna O’Brien est éblouissante : comme dans la vie, passant de la romance à l’horreur, d’un lyrisme tremblé au réalisme le plus cru, de la beauté au sentiment d’effroi le plus profond, elle nous donne, avec ce roman de la culpabilité et de la déchéance d’une femme, son absolu chef-d’oeuvre.

Les petites chaises rouges

Née dans l’Ouest de l’Irlande en 1930, Edna O’Brien vit à Londres. Elle écrit depuis près de soixante ans et son oeuvre est publiée dans le monde entier.

Comment Baptiste est mort d’Alain Blottière

Edité en 2016. France.

Alain Blottière

Enlevé dans le désert par un groupe de djihadistes avec ses parents et ses deux jeunes frères, Baptiste, après plusieurs semaines de captivité, est le seul à être libéré. Ponctué d’hésitations, de silences, son débriefing laisse apparaître des zones d’ombre, des secrets qu’il tient à garder. Il y est régulièrement question de la séparation d’avec le reste de sa famille. Le garçon semble aussi avoir perdu la mémoire d’événements importants. Peu à peu, néanmoins, se révèle l’histoire extraordinaire et cruelle de celui à qui ses ravisseurs ont donné le nom d’un renard du désert : Yumaï. Celui qui a désormais renoncé à se faire prénommer Baptiste et qui tient à se faire appeler Yumaï lâche par bribes l’histoire de sa captivité. Mais des zones d’ombre persistent, des pans cachés de son existence que Baptiste tient à garder enfouis au plus profond de son esprit. Dressé par ses ravisseurs à tuer et à survivre après avoir passé une semaine d’initiation enfermé dans une grotte pleine de traces d’existences antérieures, le jeune garçon finit presque par être adopté par ceux qui l’ont privé de sa famille mais avec qui il se sent curieusement bien. Peut-être est ce l’effet de ces « pilules de bonheur et de courage » qu’on lui donne régulièrement…

Ce roman est construit de façon singulière. L’histoire alterne les conversations du jeune garçon avec celui qui cherche à le faire revenir à la réalité et des phases de récit de la captivité de Baptiste où l’on comprend mieux l’évolution des relations du jeune garçon avec ses geôliers.

Mais la question demeure du destin des parents et des jeunes frères de Baptiste dont on finit par comprendre qu’il ne lui est pas étranger. Ici, tout est habilement suggéré par l’auteur qui évoque les grandes questions de la radicalisation, de la maltraitante des enfants, de leur fragilité et de leur vulnérabilité et au delà de tout de leur instrumentalisation.

Comment Baptiste est mort

Un livre remarquable et une très belle histoire écrite dans un style percutant…

La renverse d’Olivier Adam

Edité en 2016. France.

Olivier Adam
Olivier Adam

La renverse.

Ce moment où la marée change de sens. Où la basse mer redevient pleine mer ou bien alors l’inverse. C’est ici cet épisode tragique d’une vie qui la fait brutalement basculer et qui plonge toute une famille dans les abimes de la discorde et de l’éclatement.

Cette histoire commence par l’enterrement de Jean-François Laborde, éminent homme politique qui présidait aux destinées de la petite ville de M. Il a connu les plus hautes sphères du système avant d’être mis au ban par ses pairs. L’auteur nous renvoie plusieurs années en arrière lorsque Jean-François Laborde est accusée d’avoir eu des relations sexuelles forcées avec deux femmes de modestes conditions, avec la complicité de sa maîtresse, Cécile, la mère d’Antoine qui se souvient et qui raconte. Antoine qui était jeune et qui a vécu de l’intérieur, presque sans s’en rendre compte, ce drame social en n’ayant à peine conscience que sa famille était alors au coeur d’une injustice flagrante. Jean-François Laborde utilise tout son pouvoir, son charisme et sa fortune pour se sortir de cette situation scabreuse et pour le moins embarrassante. Finalement, il arrive sans peine à se disculper en jouant sur le fait que les deux plaignantes ne sont pas crédibles et ne veulent que profiter d’une situation ambiguë pour lui nuire ou lui soutirer de l’argent. Elles sont pauvres, psychologiquement fragiles et, ce qui finit de les rendre hautement suspectes et même coupables aux yeux de tous, immigrées. Les charges qui pèsent contre elles sont telles que l’une va finir par se suicider et l’autre être internée en milieu psychiatrique. Jean-François Laborde devra juste faire une croix sur ses brillantes ambitions politiques mais restera maire de la tranquille petite ville de M.

Olivier Adam nous décrit ici un système social dont l’horreur n’a d’égal que l’implacable fonction de destruction de tout ce qui ne rentre pas dans le moule. Cécile, la mère d’Antoine, deviendra alors une maitresse répudiée et sera aussi jetée aux oubliettes. La famille d’Antoine devra se renconstruire comme elle pourra, sans réel succès. Camille, le frère d’Antoine, s’enfuira de cette fange puante pour aller vivre au Canada. Curieusement et presque en miroir de sa mère, Antoine entamera une relation compliquée et presque virtuelle avec Laetitia, la fille de Jean-François Laborde, dont le comportement n’est pas très clair puisqu’elle oscille en permanence entre la condamnation sans appel de son père et la facilité de profiter des largesses de sa famille. Celle-ci finira aussi par quitter Antoine et partira sans plus d’explication.

La fin de ce roman nous laisse tout de même espérer des jours meilleurs pour Antoine qui ne devra son salut qu’en partant très loin, le plus loin possible de ses parents à qui il il n’aura jamais pardonné d’avoir fait semblant de tout accepter sans chercher à bouleverser ce microcosme social et politique qui les aura anéantis.

Antoine pourra repartir dans une nouvelle vie, une vraie vie qui ne commencera que lorsqu’il aura fait le deuil de sa précédente.

La renverse
La renverse

La renverse est une magnifique analyse de notre société avec tout ce qu’elle peut comporter de monstrueux et de destructeur et dans laquelle l’homme n’est qu’un pion. Olivier Adam pose ici un regard aiguisé sur la famille, univers réduit de notre monde, qui subit les mouvements de la marée et qui ne résiste pas à la renverse…

Dans une écriture riche et subtile, qui décrit superbement les diverses facettes de l’âme humaine.

Les gens heureux lisent et boivent du café d’Agnès Martin-Lugand

Edité en 2013. France.

Agnès Martin-Lugand
Agnès Martin-Lugand

“Ils étaients partis en chahutant. J’avais appris qu’ils faisaient encore les pitres dans la voiture. Je m’étais dit qu’ils étaient morts en riant. Je m’étais dit que j’aurais voulu être avec eux“.

Brusquement, Diane perd son mari Colin et sa fille Clara dans un accident de voiture. Après une longue période pendant laquelle son ami Félix ne parvient pas à la sauver de sa tristesse et de son désarroi, Diane prend elle-même la décision de rompre avec son quotidien pour fuir le souvenir du drame. Alors que tout était mort en elle, que rien ne lui laissait plus espérer une survie normale, elle part en Irlande. Là, seule et loin des siens, elle réapprend à vivre au milieu de ses nouveaux amis qui ne lui posent aucune question sur son passé. Edward est là. Cet homme à l’abord brut et inhospitalier va en fait se montrer celui qui lui apportera une lueur d’espoir. Dans la redécouverte de l’amour, elle saura penser à un lendemain sans pour autant oublier son passé… Sous la carapace de l’homme rude et peu avenant, se cache en fait un humain qui ne demande lui aussi qu’à réapprendre à vivre…

Agnès Martin-Lugand nous livre ici une histoire simple sur le thème du deuil et de la résilience déjà souvent traité dans la littérature et au cinéma. L’écriture y est fluide et facile à lire. Cette histoire aura une suite dans “La vie est facile ne t’inquiète pas“.

A ne pas manquer…

Les gens heureux lisent et boivent du café

Agnès Martin-Lugand, née à Saint-Malo en 1979, est une romancière française.

Psychologue de formation, elle s’est tournée vers l’écriture et a publié un premier roman, Les gens heureux lisent et boivent du café, en auto-édition sur la plate-forme Kindle d’Amazon.com le 25 décembre 2012.  Vite repérée par des blogueurs littéraires proches du milieu de l’auto-édition, elle a été abordée par Florian Lafani, responsable du développement numérique des Éditions Michel Lafon, avec une proposition d’entrer dans l’édition traditionnelle. Le roman une fois entré au catalogue de Michel Lafon, l’éditeur a assuré des traductions dans plusieurs langues européennes, notamment en espagnol, italien, néerlandais, polonais et turc.

Un deuxième roman, Entre mes mains le bonheur se faufile, a été publié en juin 2014, et un troisième, La vie est facile, ne t’inquiète pas, le 23 avril 2015, toujours chez Michel Lafon.

Bibliographie

  • 2013 : Les gens heureux lisent et boivent du café, Michel Lafon
  • 2014 : Entre mes mains le bonheur se faufile, Michel Lafon 
  • 2015 : La vie est facile, ne t’inquiète pas, Michel Lafon