L’ordre du jour d’Eric Vuillard

Edité en 2017. France.

Eric Vuillard

Prix Goncourt 2017

“ Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. “

Eric Vuillard nous fait entrer ici dans l’histoire par la petite porte. Dans ce roman remarquablement bien documenté, il nous invite à vivre les premiers jours de l’Anschluss, ces journées où Hitler a décidé d’envahir l’Autriche sans se soucier de l’opinion internationale ni de celle des Autrichiens eux-mêmes.

L’auteur nous décrit le mécanisme implacable avec lequel Hitler manipule tout son entourage, en proie à sa folie destructrice. Il se fie des gesticulations de Kurt Schuschnigg et du gouvernement autrichien qui font tout pour éviter l’invasion. Comble de l’ironie, l’Autriche est envahie avec des chars allemands en panne d’essence. Il convoque également les industriels les plus puissants d’Allemagne, les invitant à financer ses projets. C’est ainsi que tous ces messieurs en redingote se feront les complices d’un régime qui devra rendre des comptes au procès de Nuremberg. Le projet d’associer les plus grandes fortunes d’Allemagne leur est présenté comme le point unique à l’ordre du jour. C’est à prendre ou à laisser, mais avec Hitler, nul n’a jamais vraiment le choix. Chacun de ces invités est gentiment retourné comme une crêpe.

L’ordre du jour

Eric Vuillard nous relate ces journées plus comme une succession d’évènements anecdotiques que de faits réellement historiques. C’est là la force de son écriture.

Tout ceci ressemblerait presque à une farce si le sujet n’était aussi grave.

Le tabac Tresniek de Robert Seethaler

Edité en 2012. Allemagne.

Robert Seethaler
Robert Seethaler

Der Trafikant.

1937. Franz Huchel vit avec sa mère en Autriche, dans la région du Salzkammergut au bord du Attersee. La mort accidentelle et inattendue d’Aloïs Preininger, la généreux protecteur de la mère de Franz, va tout précipiter. Franz doit quitter sa mère pour aller vivre à Vienne et y apprendre le métier de buraliste avec l’aide d’Otto Tresniek qui tient un magasin dans la Währingerstrasse. Mais les temps changent. Le mouvement nazi d’un certain Adolf Hitler fait des émules. L’antisémitisme est de plus en plus présent. Le Professeur Sigmund Freud qui travaille alors a développer ses théories sur la psychanalyse et l’interprétation des rêves, est client du tabac Tresniek. Le jeune Franz, d’abord impressionné par la stature et l’envergure du vieux professeur, finit par se lier d’amitié avec lui. Franz offre des cigares au Docteur Freud en même temps que le vieux monsieur échange avec lui sur la vie et la complexité des rouages de l’esprit humain. Mais Freud est juif. Il se sent menacé et envisage déjà de quitter l’Autriche pour aller s’installer à Londres.

Un jour, sur la fête foraine du Prater, Franz fait la connaissance d’une jeune femme d’origine bohémienne, Anezka, avec laquelle il passe la soirée. Elle disparait alors sans laisser d’adresse et ne donne plus aucun signe de vie au jeune homme. Celui-ci devient la victime de ses premiers tourments amoureux et n’a de cesse de retrouver la jeune femme dont la pensée le hante. Et qui mieux que le Professeur Freud pourrait l’aider à trouver la solution à ses peines de coeur ? Freud lui conseille alors de noter le contenu de ses rêves pour y trouver la solution. Franz retrouve la jeune fille. Elle est une prostituée qui travaille tous les soirs dans un bouge où elle fait un numéro de danse déguisée en indienne dénudée. Mais le jeune homme n’en a cure et reste amoureux fou de la jeune fille.

Vienne est agitée par les rafles de la police nazie qui pourchasse les Juifs et leurs sympathisants. Et Otto Tresniek, invalide et unijambiste après avoir combattu pendant la Première Guerre Mondiale, est enlevé et emprisonné. Franz ne le reverra plus jamais. Plusieurs mois plus tard, il recevra un paquet avec les vêtements de Tresniek, officiellement décédé d’un malaise cardiaque. Franz n’est pas dupe et décide de résister à sa façon contre la montée du nazisme. Freud quitte Vienne pour aller s’installer à Londres. Franz affiche tous les matins le récit de ses rêves sur la devanture de son magasin.

Un matin, une bannière nazie à la croix gammée est remplacée par un pantalon qui flotte au vent, un pantalon qui n’a qu’une jambe. La Gestapo ne met pas longtemps à comprendre qui a fait le coup. Franz est arrêté et disparait à son tour.

A la fin de la guerre, Anezka se trouve devant la vitrine de l’ancien tabac Tresniek. Sur la vitre est collé un lambeau de papier qui porte ces quelques mots : “ 7 juin 1938. Le lac aussi a connu des jours meilleurs, les géraniums brillent dans la nuit, mais c’est un feu, et de toute manière on continue à danser, la lumière par “. C’est le testament de Franz, ce jeune homme qui rêvait d’un monde meilleur et qui croyait à l’amour.

Le tabac Tresniek

Ce roman de Robert Seethaler est une très belle chronique de la Vienne de l’avant-guerre dévastée par la montée du nazisme, peinte dans un style profond et envoûtant. C’est aussi une belle histoire d’amitié entre un jeune homme rêveur et idéaliste et le Professeur Freud et le récit d’un amour condamné par la guerre imminente.