La maison jaune de Martin Gayford

Edité en 2016. Angleterre.

Martin Gayford

Martin Gayford, éminent critique d’art anglais, a imaginé les neuf semaines pendant lesquelles Vincent Van Gogh et Paul Gauguin ont cohabité dans la maison jaune d’Arles.

Ce roman, fruit d’un considérable travail de documentation, est en fait un habile mélange de réalité et de fiction qui témoigne de la parfaite connaissance de la vie de ces deux monstres de la peinture de la part de Martin Gayford. Van Gogh et Gauguin, apparemment amis dans la vie, étaient en fait concurrents dans leur quête plus ou moins consciente du succès et de la consécration. Leur désir d’accéder à l’idéal pictural les poussait à des excès confinant à la déraison. S’il est vrai que Vincent Van Gogh était évidemment le fruit de fantasmes fréquents sûrement du fait d’une maladie neurologique le poussant à la marginalité, Paul Gauguin brillait régulièrement dans les grands cercles artistiques de l’époque. Malgré tout, les deux compères fréquentaient régulièrement les bordels d’Arles où ils se livraient aux plaisirs de la chair tout en y cherchant des sujets d’inspiration ou des modèles.

Evidemment, la fin de ce livre ne nous surprend pas puisqu’elle reproduit la réalité. Vincent Van Gogh mourra tragiquement victime de ses hallucinations en plein élan mystique et Gauguin, quelques années plus tard, finira prématurément sa vie malade aux Iles Marquises où sa tombe voisine maintenant celle de Jacques Brel.

A travers le regard et l’écriture de Martin Gayford, il m’a été agréable de redécouvrir ces deux grands génies de la peinture dans ce huis-clos arlésien tourmenté et parfois irrespirable où rôde en permanence la folie du génie créatif, chacun des deux artistes étant dément à sa façon.

La maison jaune

Martin Gayford est écrivain, critique, chercheur et professeur d’histoire de l’art à l’université de Buckingham.

Guerre et térébenthine de Stefan Hertmans

Edité en 2015. Pays-Bas.

Stefan Hertmans

Oorlog en Terpentijn

“Le monde dans lequel il avait grandi, avant 1900, était empli d’odeurs qui ont pour la plupart disparu : une tannerie dégageait sa puanteur persistante dans la brume légère de septembre, les tenders chargés de charbon brut allaient et venaient durant les sombres mois d’hiver, les effluves du crottin de cheval dans les rues pouvaient donner à un enfant encore ensommeillé, devant sa fenêtre entrebâillée aux premières heures du jour, l’illusion de séjourner à la campagne…“ Urbain Martien grandit à Gand, dans une famille aux ressources plus que modestes, tendrement aimé par son père Franciscus qui gagnait maigrement sa vie en restaurant les peintures des églises, et sa mère Céline d’ascendance bourgeoise, ayant consenti par amour à ce déclassement social.

Du récit des souvenirs de son enfance, de sa jeunesse, Urbain a rempli un des deux cahiers qu’il a laissés derrière lui avant de mourir. Ce premier cahier est l’un des matériaux qu’a utilisé son petit-fils pour retracer cette existence d’avant 1914 – avant la grande rupture, qui vit le monde d’Urbain, presque encore médiéval, basculer dans la modernité. L’autre source d’inspiration, ce sont les souvenirs que garde l’auteur de cet aïeul discret, à la dignité presque obso­lète, irrémédiablement songeur : “A 70 ans, par un dimanche matin ensoleillé de Pâques, il avait déclaré subitement, les larmes aux yeux, que l’inten­sité du bleu des iris barbus qui fleu­rissaient dans le jardin à l’arrière de la maison, associé au jaune vif de leur coeur, lui donnait des palpitations, et que c’était triste qu’un être humain doive mourir sans avoir compris comment tout cela pouvait voir le jour.“ 

Urbain avait quitté l’école très tôt, perdu précocement son père, travaillé dès 13 ans dans une fonderie dont il gardera des cicatrices définitives, puis chez un artisan, avant de partir à 23 ans pour la guerre. Stefan Hertmans reproduit aussi le récit que son grand-père a fait, dans son second cahier, des mois passés au front, dans les tranchées, expérience qu’Urbain appelait “mon épouvante“. A l’exemple de son père, il avait aussi étudié la peinture dont il fit, après avoir pris sa retraite, à l’âge de 45 ans, sa principale activité, “copiste virtuose, qui connaissait tous les secrets des substances et des préparations anciennes que, depuis la Renaissance, les peintres utilisaient et se transmettaient“. De fait, plus encore que ses cahiers, ce sont quelques détails dans les toiles qu’Urbain a laissées – éventuellement dissimulées aux regards des siens – qui se révéleront constituer, dans l’enquête que mène son petit-fils, les indices cruciaux. Les traces à travers lesquelles ­ sinon élucider l’insondable énigme de son existence, du moins s’approcher au plus près de lui, sonder sa probe et mutique détresse. Comprendre “les drames silencieux“ auxquels il a sur­vécu – puisque vivre, c’est toujours sur­vivre.

Quand Stefan Hertmans entreprend la lecture des centaines de pages de notes laissées par son grand-père maternel, il comprend que cette vie-là vaut la peine d’être racontée. Une enfance très pauvre à Gand, le rêve de devenir peintre, puis l’horreur de la Grande Guerre dans les tranchées de Flandre sont les étapes d’une existence emblématique de tout un siècle. Mais l’histoire de cet homme nommé Urbain Martien ne se réduit pas à ce traumatisme et, grâce à son talent de conteur, Stefan Hertmans nous fait ressentir à quel point la peinture mais également un amour trop tôt perdu auront marqué l’existence de son grand-père. Ce récit restitue avec une grande sensibilité un parcours marqué par la césure indélébile que représente la Première Guerre mondiale dans notre histoire collective et individuelle. Stefan Hertmans nous donne à lire une poignante saga familiale et un panorama puissant du siècle dernier. Ce roman est présenté en deux grandes époques. L’avant-guerre que rien ne saurait troubler avec son lot de petits bonheurs et de joies qu’on goûte au jour le jour et l’après-bonheur, lorsque la barbarie humaine se propage telle une épidémie sur toute l’Europe en s’acharnant tout particulièrement sur l’Est de la France et sur la Belgique. Quand être Flamand dans l’armée belge vous condamnait presque à mort par le sectarisme et l’imbécilité de tous les autres…

Guerre et térébenthine

Stefan Hertmans entre ici dans la grande famille de tous ces auteurs qui ont su si bien nous faire revivre le drame humain de ce conflit que l’entrée dans la modernité a rendu encore plus meurtrier.

Boussole de Mathias Enard

Edité en 2015. France

Mathias Enard
Mathias Enard

Prix Goncourt 2015.

Franz est musicologue à Vienne. A travers une correspondance qu’il échange avec Sarah, insaisissable spécialiste de l’Orient et de l’attrait qu’il exerce sur les savants, les aventuriers , les artistes et les voyageurs, Franz nous fait revivre la Vienne de l’époque fastueuse où elle était considérée comme la Porte de cet Orient.

De Vienne à la mer de Chine, Mathias Enard, en bon orientaliste de formation, nous invite dans un long voyage entre Alep, Damas, Istanbul, Palmyre, Téhéran, où se croisent les couples amoureux les plus célèbres de l’histoire du grand Est.

L’immersion dans ce roman est un peu difficile tant il fourmille de détails et de précisons sur l’Orient, le rendant presque rédhibitoire à un profane, mais on se laisse finalement happer par l’attrait des immensités désertiques de l’Est, de ses mystères, de ses complots, de ses intrigues et de ses espoirs. Le style est fouillé, ciselé, et l’intrigue est remarquablement bien documentée, en faisant presque un ouvrage d’histoire dans lequel s’est glissée une fiction épistolaire entre Franz et Sarah.

Boussole

Mathias Enard nous livre cette longue histoire comme un mystère permanent, l’éternelle question de la compréhension d’une culture qui échappe sans doute encore beaucoup aux occidentaux.

Et sa boussole, celle dont l’aiguille est irrémédiablement tournée vers l’Orient n’est d’aucun secours à Franz et Sarah, jeu d’un amour délicat ou impossible qui les tient définitivement éloignés l’un de l’autre…

La patience du franc-tireur de Arturo Pérez-Reverte

Edité en 2013. Espagne.

Arturo Pérez-Reverte
Arturo Pérez-Reverte

Alejandra Varela est spécialiste de l’art urbain.

Un éditeur de livre d’art lui a confié la mission de retrouver à tout prix le célébrissime graffeur Sniper, celui qui n’a pas de visage et qu’on n’a jamais pu arrêter malgré ses exploits et les défis permanents qu’il lance à l’ordre établi, même s’il entraîne avec lui quelques jeunes chiens fous qui le paient de leur vie. Sniper, celui qui signe ses oeuvres d’une cible qui traduit bien sa volonté infaillible de tirer sur la morale et la bienséance, et dont les graffiti feraient sa gloire et sa fortune s’il daignait accepter les offres des galeristes. Mais d’autres qu’Alejandra traquent aussi Sniper, à commencer par le père d’une des jeunes victimes de Sniper, mort dans sa chute d’un toit pour avoir voulu suivre la folie de son modèle. Et celle qui croyait chasser devient à son tour la proie d’autres poursuivants.

D’espagne au Portugal puis finalement à Rome, Arturo Pérez-Reverte nous emmène dans cette chasse à l’homme dont l’issue est l’ultime et surprenant point d’orgue de ce roman.

Arturo Pérez-Reverte, journaliste et grand reporter de formation, signe ici un livre remarquablement bien documenté et au suspens haletant…

La patience du franc-tireur

A lire pour l’histoire elle-même et pour en savoir beaucoup plus sur cet univers obscur et fantastique du street art présenté ici comme une arme au service de la guérilla urbaine…

Arturo Pérez-Reverte est né à Carthagène, en Espagne, en 1951. Licencié en sciences politiques et en journalisme, il a travaillé longtemps comme grand reporter et correspondant de guerre pour la télévision espagnole, notamment pendant la crise du Golfe et en Bosnie. Ses romans sont des succès mondiaux et plusieurs d’entre eux ont été portés à l’écran. Il partage aujourd’hui sa vie entre l’écriture et sa passion pour la mer et la navigation. Il a été élu à la Real Academia Espanola de las Letras en 2003.