Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel

Edité en 2017. France

Prix Médicis 2017

Yannick Haenel

C’est un livre fou, génial, addictif et sombrement poétique. L’alcool coule à flots et les phrases pétillent. Avec Tiens ferme ta couronne, l’auteur tient son odyssée. Une odyssée à la poursuite de Herman Melville, de Michael Cimino, d’un dalmatien nommée Sabbat, de la déesse Diane et de tant d’autres.

Cette histoire délirante est d’abord celle d’un scénario impossible écrit par un écrivain prénommé Jean et qui pourrait bien ressembler à Haenel. Un double putatif qui mis des années à écrire The Great Melville, un biopic sur l’auteur de Moby Dick. 700 pages, un angle particulier pour un film forcément à gros budget. Tous les producteurs contactés, aussi attentifs soient-ils, refusent de prendre le risque.

Sans compter que l’écrivain est un piètre vendeur de son projet. Quand on lui demande de quoi traite ce scénario, il répond : « De l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville » (une référence à la baleine) et se demande si c’est le mot mystiquement ou alvéolé qui provoque la stupeur, sans penser que les deux termes associés font encore plus peur.

Tiens ferme ta couronne

Pour notre ami, un seul réalisateur peut le comprendre et aimer ce scénario insensé: Michael Cimino, celui du Voyage au bout de l’enfer, de La Porte du paradis et de The Sunchaser. « Oui, Cimino, à travers ses films, (…) explorait l’échec du rêve américain, la manière dont cette nation faite de toutes les nations, cette terre d’émigrés qui promettait de devenir le pays de tous les immigrés, une sorte d’utopie des minorités telle que précisément on la perçoit dans les romans de Melville, s’était retournée contre l’idée même d’émigration universelle et avait systématiquement écrasé ceux qui s’obstinaient à en poursuivre le rêve, c’est-à-dire avant tout les pauvres. »

Yannick Haenel, né le 23 septembre 1967est un écrivain français, co-fondateur de la revue Ligne de risque.

Une colère noire – Lettre à mon fils de Ta-Nehisi Coates

Edité en 2015. USA.

Ta-Nehisi Coates
Ta-Nehisi Coates

Between the World and Me

“Voilà ce qu’il faut que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition – un héritage. Je ne voudrais pas que tu te couches dans un rêve. Je voudrais que tu sois un citoyen de ce monde beau et terrible à la fois, un citoyen conscient. J’ai décidé de ne rien te cacher.“

Il faut lire cet essai qui est en fait une très longue lettre dans laquelle l’auteur s’adresse à son fils de 15 ans. Rien n’a vraiment changé depuis le commerce triangulaire qui arrachait des milliers de noirs à leur Afrique natale pour les déverser dans les plantations de coton où ils étaient réduits à l’état d’esclaves taillables et corvéables à merci. Depuis ce “viol transatlantique“ et le Passage du Milieu, l’Amérique moderne a multiplié les exactions à l’encontre de la communauté noire. L’auteur évoque à son fils tous ces faits divers qui jalonnent l’histoire de son pays, toutes ces victimes d’un racisme aveugle, tous ces morts dont les assassins n’ont jamais été inquiétés par la justice. Mais ce coup de gueule, entre rage et peur, se veut  aussi une déclaration d’amour, désespérément lyrique, à son fils : “Je devais, je dois survivre pour toi“ écrit l’auteur.

“Je t’écris dans ta quinzième année, écrit Ta-Nehisi à son fils, Samori. Je t’écris car, cette année, tu as vu Eric Garner se faire étrangler et tuer pour avoir vendu des cigarettes.“ Et il y eut aussi Trayvon Martin, Tamir Rice, Jordan Davis, Kajieme Powell, etc., tous abattus par des policiers. Lorsqu’il comprit que les assassins de Michael Brown ne seraient pas condamnés, Samori se réfugia dans sa chambre pour pleurer.

Une colère noire - Lettre à mon fils
Une colère noire – Lettre à mon fils

Ce livre est un terrible constat sur la négritude américaine. Il a connu un succès fracassant aux Etats-Unis, faisant de l’auteur, jeune journaliste à The Atlantic, l’un des intellectuels les plus écoutés du moment. Récompensé par le National Book Award 2015, le livre a surtout été adoubé par la romancière Toni Mor­rison, qui a accueilli Ta-Nehisi Coates, né à Baltimore en 1975, comme la nouvelle voix capable de remplir le vide causé par la mort de l’écrivain James Baldwin en 1987.