Le don de Globule – Michel BRIGNOT – 24 novembre 2005

Ce soir, je vais donner mon sang ce que je n’ai pas fait depuis 30 ans. Pour l’occasion, souvenir d’une courte nouvelle écrite en novembre 2005 sur le thème du don du sang…

Le don de Globule

Au cours de nos veillées, on raconte qu’il y a fort longtemps, au Moyen-Âge, dans notre région des Carpates, vivait une modeste famille de vampires dans la pièce unique d’une humble demeure. Il y avait là le père aux longues dents acérées, la mère aux dents plus fines et plus élégantes et leurs deux fils jumeaux. Mais les deux garçons ne se ressemblaient en rien. A six ans, on ne leur donnait déjà plus le même âge. Le plus grand, Globule, était un robuste gaillard joufflu, au visage cramoisi, gorgé de sang, qui passait son temps à se goinfrer d’hémoglobine malgré les recommandations de ses parents qui craignaient pour lui qu’il ne finisse obèse. Il laissait un peu partout dans la maison des petites fioles de sang frais qu’il vidait goulûment en cachette. Son frère Anhémos, au contraire, ne pouvait rien digérer. Ses dents étaient ridiculement courtes, branlantes, et ne lui permettaient pas de se nourrir correctement. Lorsqu’il plantait instinctivement ses canines dans le cou de ses victimes, le plus souvent des petits rongeurs ou des oiseaux, elles manquaient à chaque fois d’y rester fichées définitivement et de le rendre  aussi inoffensif qu’une vieille vampire. Son estomac, trop étroit, ne gardait rien, et le pauvre garçonnet rejetait aussi vite qu’il l’avalait un sang grumeleux et ragoûtant. Aussi, à force de ce régime forcé, il finit par arriver ce que tous redoutaient. Anhémos devint aussi pâle que le lait, ses dents tombèrent, ses muscles s’atrophièrent. Il s’affaiblit à tel point qu’il n’eut même plus la force de se lever de son cercueil. Son esprit devenait brumeux, son regard absent. Malgré les encouragements de ses parents et de son frère, rien n’y faisait. Il était au bord du coma.

On fit alors venir le vampire le plus instruit du village, un vieux malin qui, fort de sa science, avoua que la seule solution était de lui administrer de force quelques litres de sang frais en espérant qu’il veuille bien les garder et les digérer. Mais au premier verre du breuvage qui aurait dû le sauver, l’enfant l’expulsa aussitôt. Le savant conclut alors qu’il n’y avait plus d’autre solution que de préparer le couvercle du cercueil où Anhémos finirait bien par succomber et de le mettre en place, une fois le trépas arrivé. Mais Globule, ému du sort funeste qui attendait son frérot, se creusait la cervelle pour ramener à la vie celui qui avait vu le jour en même temps que lui et que la nature avait si piètrement doté. Pourquoi, se dit-il, ne pas directement injecter mon sang si riche dans les veines de mon frangin moribond, en utilisant ce tuyau dont notre père se sert pour remplir de sang animal ses barriques lorsqu’il prépare les provisions pour l’hiver. Il s’en ouvrit à ses parents qui reconnurent que l’idée était judicieuse. Globule s’allongea alors dans son cercueil et l’on relia une de ses veines à une veine de son frère. Puis, à force de volonté, Globule fit passer une partie de son sang dans le corps de son frère qui le garda bien volontiers, sans plus aucune raison de le vomir ou le cracher.

Et l’on assista alors à la renaissance d’Anhémos. Sa peau redevint rose, son regard plus brillant et plus vif, ses muscles s’étoffèrent et ses dents repoussèrent aussi en quelques semaines. Un matin, à la surprise de tous, il eut même la force de se lever et d’enjamber le bord de son cercueil pour partir en courant aux trousses d’une poule dans laquelle planter ses dents.

Un an plus tard, les deux frères étaient à nouveau bien jumeaux et fort malin qui aurait alors pu distinguer Globule d’Anhémos, à moins que ce ne fut l’inverse. Toute la famille invita le village pour fêter cette guérison à l’occasion d’un festin géant où les dames vampires rivalisèrent d’ingéniosité dans la préparation des plats : boudins crus et liquides, viandes de tout poil avec des sauces rouges, potages au sérum, bouillies d’abats, sorbets et tartes de moelle osseuse, …

Des siècles plus tard, on en parle encore dans toute la région. Il paraîtrait même que depuis, d’autres moribonds auraient été sauvés en se faisant injecter du sang mais moi, foi de vampire, je n’y crois pas trop …

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