La couronne du tyran – Michel BRIGNOT – 3 avril 2020

Il fallait bien que le coronavirus m’inspirât ce conte poétique que je vous offre…

Coronavirus

La couronne du tyran

Un vieil homme, un enfant, on est en deux mille cent
Installés sur un banc, le vieux caresse lentement
Un morceau de ferraille, on dirait un anneau
Un cercle cabossé qui n’est ni laid ni beau
On ne sait si cette chose avait eu une vie
Avant de devenir cet objet décati
Le vieux a l’air ailleurs, perdu dans ses pensées
Il a le dos voûté, les épaules affaissées
Le petit le regarde et lâche à son aîné
Dis-moi Papi c’est quoi ce vieux truc tout rouillé ?
Que tu n’arrêtes pas ainsi de contempler
Tu m’avais pourtant bien promis qu’on allait jouer
Soudain le vieux revient et fait vibrer ses rides
C’était son couvre-chef avant qu’il ne s’oxyde
On n’avait rien compris, il arrivait de Chine
A fondu sur l’Europe, lui a brisé l’échine
Rien ne lui résistait, ni les jeunes ni les vieux
C’était un sale virus, un sournois, un vicieux
C’était en deux mille vingt, j’étais encore enfant
Je me souviens des rires, de la joie des vivants
L’air sentait bon les fleurs, nous fêtions le printemps
Les journées rallongeaient, offrant du temps au temps
Le dimanche nous allions visiter les aïeux
Les parents de mon père qui vivaient tous les deux
Dans une petite maison entourée d’un jardin
Ils avaient une vie simple et ne manquaient de rien
On s’installait à l’ombre sous le cerisier
On entendait au loin quelques merles siffler
Ma sœur et moi jouions, courions à perdre haleine
J’étais son écuyer et elle était ma reine
Puis tout a basculé, le temps s’est arrêté
Le tyran est venu, chez nous s’est installé
Décidant qui vivrait et qui devrait mourir
Qui resterait sur terre et qui devrait partir
La vague scélérate a tout anéanti
Elle a aveuglément broyé, brisé, détruit
De l’Asie à l’Europe, ça n’était que sanglots
Plaintes, gémissements, tous allaient au tombeau
Un jour plein d’allégresse, le lendemain occis
Le virus les frappait sans qu’ils poussent même un cri
Les parents de mon père soudain nous ont quittés
Sans qu’on n’ait eu le temps de leur donner congé
La maladie rôdait, la mort l’accompagnait
Toutes deux du virus les serviles laquais
Puis il y en eut bien d’autres, par dizaines, par centaines
On ne savait les sauver, les forces restaient vaines
Les hospices se vidaient, les quartiers se mouraient
Les villes se dépeuplaient, devenaient des cimetières
On espérait toujours, on croyait aux chimères
Puis un jour, sans qu’on sache ni pourquoi ni comment
Le virus est parti, il s’appelait Covid
Tout n’était plus que cendres, la nature était vide
Il avait décidé de traverser les mers
D’aller tuer ailleurs, de ruiner d’autres terres
Ici, il a fallu réapprendre à s’aimer
À rire et à chanter, à croire, à espérer
Il a fallu des jours, des mois et des années
Pour qu’enfin de nouveau viennent des merles siffler
Tout au fond du jardin, c’est là que reposait
Ce morceau de ferraille n’étant ni beau ni laid
Le tyran dans sa fuite l’avait abandonné
Et quand à mes parents à qui j’ai demandé
C’est quoi dites-moi ce truc tout moche et tout rouillé
Mon père m’a regardé et puis s’est approché
C’est tout ce qui nous reste de la bête immonde
Qui s’était mis en tête de dépeupler le monde
C’était son couvre-chef, son chapeau, son gibus
Ça mon fiston c’était… la couronne au virus.

Michel BRIGNOT – Authume – 31 mars 2020

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