Eux et nous de Bahiyyih Nakhjavani

Edité en 2016. Iran.

Bahiyyih Nakhjavani

Dans ce roman aux ambiances décalées, de nombreux personnages iraniens souvent anonymes apparaissent et se succèdent. Et pourtant, on s’attache à eux, qu’ils soient à Paris, à Los Angeles ou à Perth. Ils nous livrent leur vision du monde qui les entoure, mais aussi de celui qu’ils ont quitté, pour la plupart au moment de la Révolution et de l’exil du Shah, pour échapper aux persécutions.

Mais parmi eux, on suit tout particulièrement l’histoire d’une famille : une mère et ses deux filles, ainsi que tous les fantômes qui les accompagnent. L’une, Goli, est en Amérique; l’autre, Lili, est en France. Le père, un général proche du Shah, est mort plusieurs années auparavant, et Ali, le petit frère, est porté disparu, mort peut-être, après s’être engagé dans la guerre contre l’Irak. Quand Bibijan, la mère, qui n’avait jamais accepté de quitter l’Iran dans l’espoir de voir revenir son fils, se décide enfin à venir aux Etats-Unis, elle découvre le mode de vie de ses filles. A travers son regard sur les sociétés occidentales, on en apprend plus sur l’Iran, sur ce pays berceau de la civilisation. On découvre la courtoisie exagérée des Iraniens, leur malaise à l’idée de déranger l’autre, leur hospitalité sans borne, mais aussi une forme d’hypocrisie qui brouille jusqu’aux relations familiales.

Les personnages oscillent entre une certaine fierté à pouvoir se dire Iraniens, à représenter un peuple qui a une histoire plus que millénaire, une société bien différente de toutes celles de la région, et la volonté d’être assimilés entièrement, qu’on ne leur rappelle plus sans cesse d’où ils viennent. Le rapport à la religion est lui aussi abordé de façon décomplexée, dans un pays où les femmes n’ont pas toujours été obligées de porter le voile, et au sein d’une diaspora qu’un extrémisme religieux dérange et inquiète.

Mais le plus surprenant, c’est le rapport que cette diaspora iranienne entretient avec les sociétés qui l’accueillent : le regard des Américaines sur Goli qui se fait refaire le nez et les seins pour être acceptée, la peur dans les yeux de ses interlocuteurs quand Lili prend la parole lors d’une conférence, dénonçant l’état des droits de l’homme en Iran, ou encore le dédain d’une vieille femme à côté de laquelle Bibijan s’assoit dans le Marais.

Finalement, ces Iraniens resteront toujours des Iraniens. Et ils ne seront jamais complètement intégrés en Occident. Ce sera toujours Eux et nous. Ces Iraniens qui ont choisi de s’expatrier portent le poids de leur société entière sur leurs épaules, et ne réussiront jamais à s’en débarrasser, malgré tous leurs efforts. Ils sont dans une lutte perpétuelle entre leur quotidien et leurs traditions, entre la réalité et l’image qu’ils s’étaient fait de l’Occident.

Eux et nous

Le style de ce livre est agréable, fluide, rythmé. Une succession de situations graves alternant avec d’autres scènes à la limite du burlesque du à une fausse candeur de Bibijan. Une fiction qui regorge d’anecdotes mais qui sait adopter un ton sérieux à la hauteur de l’enjeu. Ce roman est avant tout un très bel essai sur la question très actuelle de l’intégration des étrangers, les émigrants de chez eux devenant les immigrants de chez nous.  Ce que Bahiyyih Nakhjavani traduit fort bien en ce Eux et nous.

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