Guerre et térébenthine de Stefan Hertmans

Edité en 2015. Pays-Bas.

Stefan Hertmans

Oorlog en Terpentijn

“Le monde dans lequel il avait grandi, avant 1900, était empli d’odeurs qui ont pour la plupart disparu : une tannerie dégageait sa puanteur persistante dans la brume légère de septembre, les tenders chargés de charbon brut allaient et venaient durant les sombres mois d’hiver, les effluves du crottin de cheval dans les rues pouvaient donner à un enfant encore ensommeillé, devant sa fenêtre entrebâillée aux premières heures du jour, l’illusion de séjourner à la campagne…“ Urbain Martien grandit à Gand, dans une famille aux ressources plus que modestes, tendrement aimé par son père Franciscus qui gagnait maigrement sa vie en restaurant les peintures des églises, et sa mère Céline d’ascendance bourgeoise, ayant consenti par amour à ce déclassement social.

Du récit des souvenirs de son enfance, de sa jeunesse, Urbain a rempli un des deux cahiers qu’il a laissés derrière lui avant de mourir. Ce premier cahier est l’un des matériaux qu’a utilisé son petit-fils pour retracer cette existence d’avant 1914 – avant la grande rupture, qui vit le monde d’Urbain, presque encore médiéval, basculer dans la modernité. L’autre source d’inspiration, ce sont les souvenirs que garde l’auteur de cet aïeul discret, à la dignité presque obso­lète, irrémédiablement songeur : “A 70 ans, par un dimanche matin ensoleillé de Pâques, il avait déclaré subitement, les larmes aux yeux, que l’inten­sité du bleu des iris barbus qui fleu­rissaient dans le jardin à l’arrière de la maison, associé au jaune vif de leur coeur, lui donnait des palpitations, et que c’était triste qu’un être humain doive mourir sans avoir compris comment tout cela pouvait voir le jour.“ 

Urbain avait quitté l’école très tôt, perdu précocement son père, travaillé dès 13 ans dans une fonderie dont il gardera des cicatrices définitives, puis chez un artisan, avant de partir à 23 ans pour la guerre. Stefan Hertmans reproduit aussi le récit que son grand-père a fait, dans son second cahier, des mois passés au front, dans les tranchées, expérience qu’Urbain appelait “mon épouvante“. A l’exemple de son père, il avait aussi étudié la peinture dont il fit, après avoir pris sa retraite, à l’âge de 45 ans, sa principale activité, “copiste virtuose, qui connaissait tous les secrets des substances et des préparations anciennes que, depuis la Renaissance, les peintres utilisaient et se transmettaient“. De fait, plus encore que ses cahiers, ce sont quelques détails dans les toiles qu’Urbain a laissées – éventuellement dissimulées aux regards des siens – qui se révéleront constituer, dans l’enquête que mène son petit-fils, les indices cruciaux. Les traces à travers lesquelles ­ sinon élucider l’insondable énigme de son existence, du moins s’approcher au plus près de lui, sonder sa probe et mutique détresse. Comprendre “les drames silencieux“ auxquels il a sur­vécu – puisque vivre, c’est toujours sur­vivre.

Quand Stefan Hertmans entreprend la lecture des centaines de pages de notes laissées par son grand-père maternel, il comprend que cette vie-là vaut la peine d’être racontée. Une enfance très pauvre à Gand, le rêve de devenir peintre, puis l’horreur de la Grande Guerre dans les tranchées de Flandre sont les étapes d’une existence emblématique de tout un siècle. Mais l’histoire de cet homme nommé Urbain Martien ne se réduit pas à ce traumatisme et, grâce à son talent de conteur, Stefan Hertmans nous fait ressentir à quel point la peinture mais également un amour trop tôt perdu auront marqué l’existence de son grand-père. Ce récit restitue avec une grande sensibilité un parcours marqué par la césure indélébile que représente la Première Guerre mondiale dans notre histoire collective et individuelle. Stefan Hertmans nous donne à lire une poignante saga familiale et un panorama puissant du siècle dernier. Ce roman est présenté en deux grandes époques. L’avant-guerre que rien ne saurait troubler avec son lot de petits bonheurs et de joies qu’on goûte au jour le jour et l’après-bonheur, lorsque la barbarie humaine se propage telle une épidémie sur toute l’Europe en s’acharnant tout particulièrement sur l’Est de la France et sur la Belgique. Quand être Flamand dans l’armée belge vous condamnait presque à mort par le sectarisme et l’imbécilité de tous les autres…

Guerre et térébenthine

Stefan Hertmans entre ici dans la grande famille de tous ces auteurs qui ont su si bien nous faire revivre le drame humain de ce conflit que l’entrée dans la modernité a rendu encore plus meurtrier.

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