Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin

Edité en France. 2014.

Jean-Christophe Rufin
Jean-Christophe Rufin

Eté 1919.

La première guerre mondiale est terminée depuis quelques mois. Morlac, un héros du conflit, est emprisonné pour une affaire apparemment grave dont l’auteur ne nous livre des détails que très progressivement au fil de ce court récit. Au coeur de cette intrigue, il y a aussi un chien dont on ne comprend le rôle que dans les dernières pages du livre. Un chien et son collier rouge. Cette histoire nous rappelle les sombres heures du conflit et ses absurdités, la répression qui s’est exercée sur tous ceux qui refusaient de mourir bêtement sans réagir au nom d’une cause qu’ils ne comprenaient pas ou n’était pas la leur.

Et surtout, une très belle leçon sur les vertus de la fidélité et les ravages de l’orgueil humain…

Jean-Christophe Rufin nous livre ici un très beau récit qu’on ne lâche qu’une fois le message reçu…

Le collier rouge

Et encore tous mes remerciements à Julien Despres qui m’a permis la lecture de ce très beau livre…

Entretien réalisé à l’occasion de la parution du Collier rouge en février 2014. © Gallimard

Jean-Christophe Rufin. Le collier rouge

“ À une heure de l’après-midi, avec la chaleur qui écrasait la ville, les hurlements du chien étaient insupportables. Il était là depuis deux jours, sur la place Michelet et, depuis deux jours, il aboyait. C’était un gros chien marron à poils courts, sans collier, avec une oreille déchirée. Il jappait méthodiquement, une fois toutes les trois secondes à peu près, avec une voix grave qui rendait fou.

Dujeux lui avait lancé des pierres depuis le seuil de l’ancienne caserne, celle qui avait été transformée en prison pendant la guerre pour les déserteurs et les espions. Mais cela ne servait à rien. “

 Quel est ce “collier rouge“ du titre ?

C’est à la fois un collier de chien, puisqu’un des personnages centraux est un chien, et le ruban de la Légion d’honneur. Les deux vont se croiser dans cette histoire qui met en scène la vraie-fausse décoration d’un chien à la fin de la guerre de Quatorze, avec tout ce que cela implique de scandaleux à l’époque.

Le roman part-il d’un fait réel ? 

De deux, en fait. D’abord d’une réalité méconnue : nombre d’animaux ont été partie prenante dans la guerre de Quatorze, en particulier des chiens, il y avait des centaines de milliers de chiens dans les tranchées. Certains étaient employés par les armées pour des tâches spécifiques de déminage ou d’assaut, mais le plus grand nombre avait suivi les combattants lors de leur mobilisation et ils étaient restés au front, tolérés parce qu’ils rendaient service : ils tuaient les rats, donnaient l’alerte, tenaient compagnie aux soldats.
Ensuite, il y une histoire de famille racontée par un ami, dont le grand-père, revenu de la guerre décoré de la Légion d’honneur pour des faits brillants, avait fini par considérer que son chien méritait plus que lui cette distinction.

Chacun des personnages semble enfermé dans un huis clos mental…

C’est effectivement une confrontation des mondes intérieurs de ces personnages, à la fois révélés et transformés par la guerre, mais aussi murés en eux-mêmes. Ils sont devenus incapables de communiquer, c’est en particulier le cas du suspect emprisonné, Morlac, qui n’a pas réussi à reparler à la femme qu’il aime, pourtant toute proche. 
Dans le roman, la guerre n’est abordée que par son intériorité, par ce qu’elle est capable de produire dans les consciences.

Plus qu’un roman de la guerre, un roman de l’après-guerre ?

Plutôt un roman des bilans de la guerre. Après quatre années, elle se solde en apparence par une victoire, en réalité surtout par l’idée que la vraie victoire, c’est de ne pas faire la guerre. C’est pour cela que le livre évoque les fraternisations et les mutineries de 1917, ce moment d’une autre fin possible de la guerre, c’est-à-dire une guerre sans victoire. En fait, c’est probablement cette solution qui s’est imposée souterrainement. Tandis que les institutions clamaient la victoire, l’idée de ne plus voir l’autre comme un ennemi faisait son chemin dans les consciences. Il faudra du temps, et une autre guerre, pour que cette idée se concrétise, mais il y a déjà en germe l’idée de fraternité européenne.

Vous évoquez aussi l’ambiguïté de certaines valeurs ? 

Il y a en nous une part humaine et une part animale, et certaines vertus d’essence animale ont été humanisées en les présentant sous la forme de la loyauté, du courage, etc., qui sont précisément les vertus militaires et guerrières, très profondément remises en question à la fin de cette guerre. D’où, peut-être, une ombre dans les attitudes lors de la guerre suivante : beaucoup se sont alors dit qu’ils ne voulaient plus prendre parti.
La loyauté, l’engagement, la fidélité… C’est très ambigu, en effet. Le livre ne les disqualifie pas : quand le héros est loyal et fidèle envers une femme, il s’agit bien de qualités. Mais il faut parfois être capable de les dépasser, ce qu’un chien, évidemment, ne peut pas faire.

Peut-on parler d’un roman optimiste, dans la mesure où l’humanité l’emporte ? 

J’aime qu’il y ait un espoir dans mes livres ! En définissant leur part humaine, mes héros se rapprochent. Au fond, c’est leur part animale qui les divise, qui fait d’eux des ennemis irréconciliables. En réfléchissant sur leur humanité, ils parviennent à dépasser cette opposition, et finalement ils se retrouvent.

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